Le m de l’hésitation

Vous lui demandez si elle croit que l’on peut vous aimer.
Elle dit qu’en aucun cas on ne le peut.
Vous lui demandez : À cause de la mort?
Elle dit : Oui, à cause de cette fadeur, de cette immobilité de votre sentiment, à cause de ce mensonge de dire que la mer est noire.
Et puis elle se tait.
Marguerite Duras, La maladie de la mort

Maman, le corps est triste et les noms tombent.

Il aura fallu le cancer
premier ou dernier
grossièrement taillé en forme de question
posée contre les ruines de l’origine
plié
replié
trop humblement encore
puis glissé dans les luxuriantes fractures du caveau familial.

Il aura fallu la mort
pour que ces noms insignes soient nouvellement prononcés
Joseph
Louise
Louis
Antoine
Hélène
          (et quelque part le tien)

Demeure d’eux la maladie
Comme un reste entravant et
chemin faisant
jalonnant le récit que ta bouche répète sur scène familiale

 

          en noir blanc
          rideau
          spot
          avec les échos en guise
          de figurants

 

Ton Not I à toi et son paradoxe en supplément.

 

Le même que tes frères, que ton père
le cancer en héritage et l’héritage comme cancer
(il faudra que tu me dises).

Car, maman, ton cancer n’est pas celui de Sontag.
Le tien, comme ils le sont tous
quoi qu’elle en dise
le tien est littéraire.

Il est bien métaphore.

Pas celle d’une morale
plaquée sur les symptômes d’un autre mal
celui d’un reste, d’un surplus
qui se répète
sans que ne s’entrave l’opaque
l’hésitante sanction.

Ton cancer
celui du père
de ses enfants
l’illisible de chair et d’os
le chœur familial battant
scribant génétiquement l’angoisse
la maladie de la mort
que le diagnostic prétendra apaiser
réduire
dissimuler
réalité justement représentée
santé organique
l’impossible dépecé, tracé, relié sous glacis
édition revue et corrigée, madame.

Regarde maman
regarde leurs yeux, aux médecins
quelques instants seulement après
leur surprise agenouillée devant le mot, le nom, la maladie
regarde-les
incrédules devant l’aléatoire de la fièvre
os striés de signes illisibles
moelle tunnelée de noir
peaux versifiées d’illisible
regarde
regarde-les trembler devant l’inassignable
la fragilité cristalline du diagnostic
sacrément déposé devant le mot
le nom
la maladie.

Je sais j’exagère
marionnettant
ficelant l’horreur
du haut de mes indispensables figures.

 

Et pourtant c’est vrai
maman
ce qui en toi scande les phrases
leur passage, c’est

toi-métaphore
toi-cancer
toi-et-ton-nom
toi-père
toi-frères
toi-mère
toi-même,
le même répétant l’aparté d’un cruel quant à soi.

Mais la métaphore est toujours déjà
déjà jouant, déjouant le dire
le délire, aussi. 

Le cancer est une métaphore maman.

Ni mauvaise, ni morale
mais résistante au temps
toujours déjà-là, avant même soi
en fuite
hors-temps qui portait jadis le nom de destin.

Ton père
ta mère
tes frères
eux et jamais eux, sous-titrait le passage.

Parce que ce n’est pas le temps
cet être toujours déjà là
des jours exorbitants, des vies
c’est autre chose
comme une rencontre qui se passe sans soi
– à condition de ça, peut-être
d’un sans-soi
inévitablement d’un sans-moi.

Une rencontre à condition de spectres, maman
un théâtre à ciel ouvert
où toujours se sera jouée
l’absence
de mère en fils.

Tous les soirs : L’œuf ou la poule
avec nous, en coulisses
nos visages en clair-obscur
notre regard béé
la métaphore et le cancer partageant leur costume
– comme si de rien n’était.

Nous, effacés dans le théâtre de l’immanence
assistant à la mascarade du ou.

Est-ce ça la rencontre?
Moment où toi et moi
dans l’indistinction de notre effacement
percevons l’ouverture en forme de « et » qui se dessine entre l’œuf et la poule?
Comme un trait d’union écrit à l’encre magique et psalmodié
par peur de trop pleur-et-et-et-et?

Le « et » d’une réalité qui bouffe tout
l’œuf, la poule, jusqu’à toi maman
ma maman
ma man
ma mort
le ma se confondant, s’étant toujours déjà confondu
je le vois maintenant
cruelle intelligence de la maladie-de-la-mort
toujours déjà perdu dans les montagnes sans fins de tous ces « m »
maman
maladie
mal
mort
moi, ?, aussi.

Maman
j’ai l’impression d’hésiter
les mots sont sclérosés
depuis toujours déjà
ils stasent
métastasent
propagent
hors du temps de toi de moi
sans hésiter

contrairement à nous maman