Démesure du kairos : Unica Zürn et l’épreuve des signes
Septembre 2026
Lire L’Homme-Jasmin : Impressions d’une malade mentale d’Unica Zürn (paru en 1971, chez Gallimard, dans une traduction en français faite par Ruth Henry et Robert Valençay) depuis un appel à penser la coïncidence, m’a conduit à remarquer une insistance sur l’instant où tout se joue (le maintenant, le là-tout-de-suite), alors que la vie promise, seulement pressentie, doit imminemment advenir. Cette promesse de l’instant transfigurateur fait se rencontrer « la plus grande affirmation dans la plus grande passivité » (Girard 2023, 90). Zürn est attentive : elle suit les signes qui la guident et, du même coup, elle trace une trajectoire singulière sous l’influence de cette apparition — l’Homme-Jasmin — qui est en quelque sorte le revers consolateur immédiat à ce que l’on pourrait qualifier être sa scène originaire (Urszene).
Ceci pour dire que le temps de la maladie dans L’Homme-Jasmin m’apparaît dans la démesure de l’instant à saisir, qui se distingue donc de la juste mesure du médecin ou encore de son action efficace, étroitement liée à cette notion ancienne et unique, qui appartient spécifiquement au grec, de kairos. Comment comprendre cette insistance sur l’instant qui condense en lui les possibilités d’une vie nouvelle, d’une véritable rupture avec ce que ça a été jusque-là pour la protagoniste de L’Homme-Jasmin, à l’aune du kairos, et ce, considérant la plasticité même de la notion de kairos, ce « “je ne sais quoi” qui se voulut parfois un “presque tout” » (Trédé-Boulmer 2015, 15) ? Comment le kairos peut-il tout autant appartenir à celui ou celle qui s’éprouve malade, et non plus depuis la stricte mesure de l’expert (en rhétorique, en politique, en médecine ou encore dans sa multitude d’expressions techniques) ? L’étude qui suit cherche à redéployer le kairos depuis sa perspective malade, quand son appel se fait urgent et impérieux au point de commander son dédoublement constant. La panique kairotique illustrée dans L’Homme-Jasmin invite à envisager l’expression du désordre psychique de Zürn. Cette expression peut certes quelquefois se comprendre depuis une paranoïa, qui conspirerait à lui vouloir du mal et à l’attaquer, mais aussi et surtout depuis une pronoïa, soit ce qu’on pourrait qualifier de pendant positif à la paranoïa, au sens où les signes seraient acteurs d’améliorations et de soutien, et auxquels il s’agit de se rendre attentif afin de ne pas rater la promesse et la chance qu’ils apportent — comme une bonne nouvelle.
C’est donc dans une perspective bien précise, via le prisme du kairos, autrement dit le moment opportun ou l’instant à saisir, qu’il sera possible d’envisager une kairotique particulière à la maladie mentale, du moins celle mise à l’écrit par Zürn dans L’Homme-Jasmin. Cela permettra finalement d’entrevoir un au-delà à ce rapprochement, une manière de mieux saisir l’expérience malade dans sa temporalité et son mode d’action spécifiques.
Le temps (Chronos) : chronos, kairos et krisis
Quelques mots, tout d’abord, sur le kairos. Chronos (le temps dans son acception la plus large) aurait subi un dédoublement avec les Grecs, affirme François Hartog, une stratégie pour essayer de l’appréhender. Dès les premières pages de son Chronos : L’Occident aux prises avec le Temps (2020), Hartog met en évidence la tension entre le caractère insaisissable de chronos — soit ici « le temps qui passe et que l’on mesure » — et le caractère opportun et inattendu du kairos — soit ici « l’occasion à saisir, le moment favorable, l’instant décisif » (Hartog 2020, 22). Hartog ajoute : « […] le temps des hommes, celui de l’action bien menée, est un mixte de temps chronos et de temps kairos » (Ibid., 22). L’action juste ou bien menée peut, par exemple, correspondre à l’intervention du médecin qui, par le truchement du pronostic, évalue le rythme de la maladie et ses moments critiques afin d’en dégager des passages à l’acte (Ibid., 26). Le médecin souligne un ordre du temps de la maladie (le temps chronos) et ouvre à des moments d’intervention (le temps kairos) qui doivent se dégager de la mesure dictée par la maladie pour venir l’interrompre, voire l’arrêter. Hartog rend ainsi compte de la solidarité entre le chronos, le kairos et la krisis. La krisis renvoie, comme le rappelle Hartog, au jugement (du verbe krinein, signifiant « séparer » ou « trancher ») et à ce qu’il comporte de résolution et de dénouement (Ibid., 25). On est ici moins dans les dérivations modernes de l’idée de crise, qui mettent davantage l’accent sur l’épreuve subie de la crise (son expérience) plutôt que sur sa résolution. Or, la krisis se noue au kairos comme passage fugitif qui conduit la résolution d’un état de déséquilibre (Ibid., 25). Autrement dit, c’est à travers la crise du temps ou encore du rythme de la maladie, telles que le jugement du médecin les découvre, que s’impose le kairos, comme instant dont il faut s’emparer, comme voie où s’engouffrer, alors qu’une action est (re)commandée.
La fonction du kairos dans L’Homme-Jasmin
Avec L’Homme-Jasmin d’Unica Zürn, ce sont les « impressions d’une malade mentale », comme l’indique le sous-titre du livre, qui se retrouvent mises à l’écrit. Ces impressions nous engagent donc moins du côté de la mesure médicale, voire scientifique. Le texte de Zürn ne propose évidemment pas la mise en application d’une stratégie éclairée en vue d’agir sur la maladie et son rythme particulier (ce qui renvoie à une position de maîtrise et de détachement par rapport à l’objet sur lequel l’action est nécessaire), mais se place davantage du côté du potentiel créateur de la maladie. C’est dire par là que nous chercherons à comprendre l’inscription d’un rythme peu évident, difficile d’accès, voire quelquefois hermétique, qui peut prendre les allures d’une dysrythmie (un rythme tordu, exigeant, irrégulier), mais qui n’est justement pas comparable de là où l’on parle. Il s’agit de prendre le pli et de céder à l’interpellation d’une vision qui fait monde, et ce, en incluant les effractions très concrètes de la réalité, parfois difficilement articulables face à cettevision-monde qui transfigure le plus banal en merveilleux.
Sans doute faut-il ajouter que le kairos du médecin est étroitement lié au kairos du ou de la malade, comme dans un jeu de miroirs où le reflet de l’un est le reflet de l’autre, dans une sorte de mise en abyme où l’on ne peut pas circonscrire la source, le commencement, l’origine. Non seulement chronos est dédoublé, mais kairos se dédouble, se redouble, s’ouvre à un continuum d’intensités où l’action doit prendre place en continu.
Il y a une kairotique à la maladie, a fortiori à la maladie mentale, qui connecte des éléments en apparence éloignés les uns et d’autres, du moins les réunis de manière circonstancielle (en un lieu et un temps, par exemple). Elle en fait des signes à interpréter, afin de faire place à un événement qui doit rompre le cours des choses et faire brèche pour accéder à un autrement, à la vie enfin souhaitée. C’est là une des fonctions du kairos, et dont on a une illustration répétée dans L’Homme-Jasmin : le kairos (le moment opportun) se présente spontanément afin d’opérer un renversement de la continuité du temps chronos.
Or, la toute-puissance de l’instant à saisir, du kairos, qui tend à tout avaler, comme c’est le cas avec la kairotique malade, joue sur le principe d’identité même. D’une certaine façon, cette recherche à la fois passionnée et sans cesse relancée de l’instant qui ferait enfin rupture et brèche dans l’écoulement des jours, qui la sauverait, comme une planche de salut, et auquel tous les signes concourent, c’est celle d’une identité cachée aux yeux de tous, mais qui s’affirme très clairement à ses yeux à elle (la protagoniste). Ce secret qu’elle porte — celui, par exemple, de son mariage dans sa sixième année avec l’Homme-Jasmin (Zürn 1971, 16) — et qui ne demande pas tant, voire pas du tout d’être dévoilé aux autres, doit néanmoins être saisi dans son irruption et ses conséquences.
Expression de l’influence : faire sens de tout signe
Il y a un passage, dans les premiers temps du récit, qui donne à lire ce déchiffrage des signes. Il exprime la nécessité d’adopter une attitude correspondante (pense-t-elle) aux signes eux-mêmes :
Elle attend. Elle sait. Maintenant il va arriver quelque chose. Ça y est. Le premier signe est venu d’en face. Un bruit clair, sec. Un son. Comme si l’on jouait du triangle : « PING ! »Qu’elle le veuille ou non, ce « PING » est un ordre. Elle se lève […]
Pour elle, il faut épouser les contours de la situation, comme s’il s’agissait d’un savoir qui lui était réservé et destiné, sous l’influence des signes qui font relais et la placent toujours au centre de l’événement. C’est d’ailleurs une idée importante, celle d’être au centre de l’événement, l’actrice principale de la scène qui se joue, parce que l’on constate très bien que c’est la différence qui est suspendue, voire abolie dans les épisodes relatés par Zürn. La différence s’avère rivée à elle par un effet centripète qui, forcément, la concerne, c’est-à-dire l’interpelle et exige d’elle de traduire les événements en signes, et d’en faire un matériau de son destin. Cette vision-monde pourrait être envisagée ici comme une pratique de la coïncidence pronoïaque, qui se comprend comme un vif ébranlement herméneutique, faisant sens de tout signe, certes, mais aussi qui se noue à une implication désirée transformatrice. Lire le monde engage aussi à faire le monde, ou plutôt ici à faire monde — et cette précision n’est pas anodine.
Sur l’incipit de L’Homme-Jasmin : rêve, désillusion et consolation
Dès le début du récit, il y a l’apparition d’une figure consolatrice qu’est pour la protagoniste l’Homme-Jasmin. À la suite d’un rêve, faisant l’épreuve d’une rupture brutale entre l’univers onirique et le monde qui prend place avec le réveil, la protagoniste du récit se sent éminemment seule, désorientée, et se dirige aussitôt vers la chambre de sa mère afin d’y trouver refuge. Elle est épouvantée par ce qu’elle y voit : « une montagne de chair tiède où l’esprit impur de cette femme [la mère] est enfermé […] Elle [la protagoniste] s’enfuit, abandonnant à tout jamais la mère, la femme, l’araignée ! » (Ibid., 16). L’épisode est placé en tête du texte, comme commencement du récit, et on peut y voir la fonction d’une scène originaire. La protagoniste, alors âgée de six ans, fait l’expérience d’une charge libidinale en cherchant refuge auprès de sa mère. Sa mère se révèle en fait sous des aspects impurs et repoussants, et cela suscite pour la protagoniste un rejet profond et viscéral. Tout de suite après, dans cette course pour fuir la mère répulsive, l’Homme-Jasmin s’impose :
C’est alors que pour la première fois elle a la vision de l’Homme-Jasmin ! Immense consolation ! Reprenant son souffle elle s’assoit en face de lui et le regarde. Il est paralysé ! Quel bonheur ! Jamais il ne quittera le fauteuil qu’il occupe dans son jardin où, même en hiver, le jasmin fleurit.
Une alliance intime et secrète se noue à ce moment entre la protagoniste et l’Homme-Jasmin, dans une fidélité à laquelle la jeune fille ne déroge pas. On peut également remarquer la venue en différé du réconfort ou de la consolation : ce n’est pas auprès de la mère, elle qui vient naturellement à l’esprit de la protagoniste, que cette dernière peut trouver son point d’assurance. Au contraire, l’impulsion qui la pousse vers la chambre de sa mère conduit à la cristallisation d’une image de la mère-repoussoir, de la mère-épouvante, ce qui accentue le sentiment de désastre de la protagoniste. Or, d’une certaine manière, cette figuration de la mère prépare le terrain à l’inattendu — à l’apparition de l’Homme-Jasmin — en tant qu’il est celui qui supplée à l’abîme de la mère, qui vient boucher l’espace vacant, dans une attente qui parvient à sa résolution, avec la survenue d’une présence apaisante et consolatrice. L’Homme-Jasmin, par sa fixité, devient le point de repère absolu à partir duquel Zürn établit son récit, et se construit, elle, par le fait même. Dès le début, il existe donc une tension fondamentale entre le dégoût éprouvé à la rencontre de la mère et le surgissement inattendu (mais, comme on l’a vu, par là même préparé) d’une présence miraculeuse, à laquelle la protagoniste restera attachée, voire fidèle.
Scène inaugurale, scène originaire
Envisager cette scène inaugurale comme scène originaire, c’est ici accorder une place non seulement structurante à cette scène pour Zürn, mais également constater qu’elle comprend la marque d’une déliaison, d’une négativation ou encore d’une aliénation, telle que c’est le cas pour les structures non névrotiques (Bertrand et Papageorgiou 2010, 967). L’action de l’Homme-Jasmin, telle que la voix narrative la présente, vient donc fixer et apaiser la protagoniste, à la suite de cet affolement noué à la présence hostile de la mère. La fidélité à l’Homme-Jasmin, en tant que présence venant réparer et calmer l’effroi de la protagoniste, est déterminante pour la suite du récit. Malgré la distance et la séparation, l’Homme-Jasmin continue d’avoir des effets prégnants sur la protagoniste à travers de nombreuses apparitions sous divers aspects et visages, des déplacements et des transports — le procès même de la métaphore — qui en fait une figure recherchée, devinée, et qui s’incarne de surcroît, se réalise, et par là la voue à « perdre la raison » (Ibid., 18). Même lorsqu’elle « dégrise » de son état d’agitation psychique, la protagoniste espère que l’attraction et l’hypnose de l’Homme-Jasmin puissent se poursuivre (Ibid., 71).
Échos de la scène originaire dans Sombre printemps
Dans un autre récit, Sombre printemps (publié en 1969, puis en 1971 pour la traduction en français aux éditions Belfond), l’autrice produit un récit qui mobilise des éléments autobiographiques, et ce, en employant la troisième personne du singulier (à l’instar de ce que l’on trouve dans L’Homme-Jasmin). L’accent est mis dès l’incipit de ce texte sur la fascination exercée par le père depuis la perspective de la jeune protagoniste. Père souvent absent, trop peu là, mais qui laisse une impression forte sur la jeune fille par ses rares apparitions. On pourrait dès lors mieux comprendre ce souci d’un point fixe dans L’Homme-Jasmin, qui prend les traits d’une figure à la fois masculine et florale. Il incarne l’exigence d’un repère consolateur face à l’épouvante de la mère, toujours trop là, et à l’absence du père, qui, par ses passages fugitifs, laisse pourtant entrevoir la présence convoitée et désirée.
On ne peut d’ailleurs s’empêcher de penser que Zürn, dès les premières pages de Sombre printemps, renvoie à l’épisode inaugural de L’Homme-Jasmin :
Un dimanche où l’on fait la grasse matinée elle va se fourrer dans le lit de sa mère et est effrayée de ce grand corps épais qui a déjà perdu sa beauté. La femme insatisfaite saute sur la petite fille, la bouche ouverte, humide, d’où sort une langue frétillante, nue, longue comme l’objet que son frère cache dans son pantalon. Épouvantée, elle se précipite hors du lit et se sent profondément mortifiée.
L’épisode est relaté autrement, mais il n’en demeure pas moins que le caractère libidinal de cette scène (la comparaison entre la langue de la mère et le sexe du frère) est explicitement formulé. Or, Zürn prend d’autres chemins pour se raconter dans ce texte-ci — nulle mention de l’Homme-Jasmin comme repère consolateur —, mais l’exigence reste la même : une sortie hors de cette emprise-là, de la voracité de la mère qui répugne et mortifie la protagoniste.
C’est donc par une puissance de l’imagination, qui trafique la réalité pour pouvoir y survivre, et qui crée des chimères de compagnie afin d’éviter un contact trop violent avec ses semblables, que Zürn parvient à prendre place — sans trop souffrir dans un premier temps — aux côtés des autres. Pourtant, ce qui la sauve d’abord, comme un mécanisme compensatoire pour pouvoir simplement tenir ici-bas, l’entraîne également dans un monde qui l’isole peu à peu des référents partagés. Elle découvre un monde plus beau en elle que le simple monde environnant, comme elle le dit à propos du fou du village de son enfance (Ibid., 75).
Convergence des signes et instants à saisir : la kairotique pronoïaque
Dans ce que l’on pourrait qualifier de transfiguration, où chaque élément qui se présente à la protagoniste prend un éclat particulier, souvent lié à l’aura de l’Homme-Jasmin, du moins y reconduisant, se joue aussi l’imminence d’un destin qui doit se réaliser. Les différentes présences et manifestations se transforment en signes. Elles perdent leur neutralité et s’accordent à son univers, au point de concorder et de s’harmoniser entre elles afin que la protagoniste puisse enfin parvenir à « sa vraie vie qu’elle ne connaît pas encore mais qu’elle a quelquefois pressentie » (Ibid., 41). Or, la convergence des signes, menant à cette vie authentique depuis une conversion productive et pronoïaque, de ce qui se présente à elle sous forme de signes, est également solidaire d’une convergence de l’action dans l’instant à saisir. L’instant à saisir se répète pour propulser l’action de la protagoniste et forme in fine une kairotique pronoïaque, en tant que phrasé de l’action commandée par une interprétation vive et emportée des signes. Par exemple, alors qu’elle aperçoit des éboueurs au petit matin, elle reconnaît parfaitement son ami Ernst Schröder comme faisant partie du groupe. Elle crie son prénom dans la rue, et un silence profond s’ensuit, où seule persiste la résonance en elle de ce nom prononcé. Elle en vient à penser à partir de ce moment : « C’est maintenant que commencent les choses sérieuses. » (Ibid., 38) Quelque temps plus tard, elle voit s’approcher une voiture noire dans la rue. Immédiatement, elle se jette devant la voiture, puisque cette voiture est « le symbole d’une guerre à venir, et cette guerre elle veut l’arrêter par son geste. Et elle arrête “cette guerre” : la voiture stoppe. Le conducteur effrayé la regarde. » (Ibid., 40)
Avec ces deux moments rapprochés, on mesure l’importance accordée aux apparitions, d’ailleurs non dénuées d’une magie transfiguratrice pour la protagoniste. Elle perçoit des présences familières ou hostiles là où d’aucuns resteraient indifférents à ce qui se déroule sous leurs yeux, voyant des scènes normales, quotidiennes ou banales qui ne commandent pas d’action précise. Avec Zürn, il y a un bouleversement des coordonnées qui engage une surimpressionde ce qu’elle vit (le présent) avec ce qu’elle a vécu (le passé) et ce qu’elle entrevoit vivre dans un avenir plus ou moins proche. Comme si ces régimes de temps étaient rabattus sur un seul et même plan ramassé en lui-même, formant unpoint d’action, celui de la fulgurance de l’instant à saisir. Les traces mnésiques sourdent pour se confondre avec la perception ordinaire ainsi qu’avec l’horizon d’attente. On se retrouve dès lors avec une kairotique, un phrasé dérivant du kairos ou inclinant vers lui. Il est maintenant nécessaire d’approfondir ce que l’on entend par kairotique pronoïaque, telle qu’elle s’exprime dans le récit de Zürn.
La kairotique zürnienne
Le kairos renvoie au détachement d’un moment d’action privilégié de la trame chronos via la krisis, comme opération de distinction et de jugement. Est-ce précisément ce qui arrive dans l’univers de Zürn ? La protagoniste est constamment habitée par la certitude que c’est maintenant que ça se joue, à ce moment précis, comme si les astres étaient enfin alignés, et qu’il devenait dorénavant possible d’assurer son inscription dans la toute-puissance de l’instant. L’instant condense en lui la possibilité de l’événement qui doit s’actualiser. Un événement qui la concerne forcément, alliant son vécu, ses fantasmes, l’actualité, une vision de l’histoire, une façon d’être au centre. Ce sentiment s’exprime notamment à travers l’impression qu’elle a de traverser « une immense pièce de théâtre jouée en son honneur » (Ibid., 54). Ainsi, on peut envisager la possibilité d’une permanence relative du kairos, et de son emportement renouvelé et intensifié depuis la position de la protagoniste du récit, et donc, de ne pas résumer cette connexion du temps et de l’action à un hapax. C’est à travers une disposition transformatrice, où ce qui apparaît fait signe, et où ces signes requièrent une pratique correspondante d’actualisation de leur potentiel, en tant qu’ils interpellent et mobilisent la protagoniste, que Zürn propose une kairotique sur le qui-vive. Non seulement lire les signes, mais aussi les agir. Alors que la krisis départage et trace des frontières (des catégories, des espèces, des genres) pour distinguer des appartenances, la kairotique zürnienne confond et trafique ce qui se présente à elle pour en faire le lieu de convergence et d’aboutissement de son destin, articulé à celui du monde.
Jugement ou bien folie ?
Ce à quoi l’on est confronté dans L’Homme-Jasmin, c’est la difficulté, depuis la perspective de la protagoniste, de distinguer différents plans (ce que fait le jugement), et l’impossibilité en ce sens de trancher entre la réalité et l’artifice, le rêve et l’éveil, la maladie et la santé. Du point de vue choisi, le leurre est le véhicule de l’action. De là, qui n’a pas accès à la réflexion intérieure de la protagoniste se trouve complètement dépourvu face à l’apparent non-sens de ses agissements. Le jugement vient quasi exclusivement du dehors dans L’Homme-Jasmin, alors que ce sont les autres qui la traitent de « folle ». Folle, elle ? Le mot lui plaît (Ibid., 42-43). Il n’y a pourtant pas tant une esthétisation de la folie ou encore une dénonciation des conditions d’internement asilaire dans L’Homme-Jasmin (quoique l’un et l’autre peuvent tout aussi bien se trouver en filigrane de l’œuvre). Il s’agit davantage de rendre compte depuis le point de vue narratif de l’alignement continuel des mots, des êtres et des circonstances pour la protagoniste : elle en dégage un sens pour son monde, solidaire de ses quêtes chaque fois renouvelées. D’où, d’ailleurs, sa passion pour les anagrammes et la numérologie, qui permettent des combinaisons la rassurant et l’exaltant. L’expérience décille un sens caché. L’encryptage décrypté surgit au moment où elle en a besoin, dans une nécessité qui prend le pas sur la banalité, qui la transfigure dans une toute-puissance liée à l’instant dévoilé.
Du kairos à la kairotique
Avec Zürn s’ouvre la possibilité d’un élargissement du kairos ou d’une démesure kairotique. L’action mesurée, celle du médecin, par exemple, et de son intervention auprès des malades, celle du rhéteur et de son intervention dans le logos, action qui reste tributaire d’un dégagement du kairos par la krisis, se dédouble en une intensification inverse, une kairotique sur le qui-vive. Les événements s’enchaînent dans une rapidité où les assises du bon sens commun cèdent : l’action bonne et juste, du côté d’une transitivité, d’une visée télique, se soumet à une pratique de la convergence et de la coïncidence où les plans se confondent. Pour reprendre l’exemple de la voiture noire devant laquelle la protagoniste se jette pour stopper la guerre, il y aurait même à envisager un au-delà du « symbole » (Ibid., 40), du moment où la voitureest la guerre à venir (étant donné l’action subséquente de Zürn). En d’autres termes, le point de vue de la protagoniste du récit de Zürn ne se limite pas au registre symbolique, mais propose un travail de transfiguration identitaire : c’est la magie ou la performativité de qui dit ceci est cela, et s’engage par là à y être fidèle et à le vivre.
Hypnose, « appareil à influencer » et paranoïa
Il ne faut oublier par ailleurs l’état d’hypnose auquel Zürn se réfère assez souvent, et dans lequel la protagoniste serait plongée. Comme un rappel de l’effet saisissant suscité par l’Homme-Jasmin, et qui s’actualise continûment, c’est lui qui tire les ficelles de la situation — il est là, guidant Zürn comme par la main (quoique dans une distance infranchissable) : « […] quelque part dans l’obscurité, il est là, et c’est lui qui va la diriger comme un maître son élève » (Ibid., 122). Cet état n’est pas perçu comme hostile, puisqu’elle s’abandonne à la voix de son hypnotiseur, à ses commandements et à sa direction avec amour et dévouement. Elle dit notamment : « LUI ! La confiance, la foi profonde qu’elle a en ses pouvoirs surnaturels, en son grand art de la transfigurer complètement, de la métamorphoser, sont infinies, infinies… » (Ibid., 120).
D’ailleurs, un court article de Victor Tausk au sujet de L’ « appareil à influencer » des schizophrènes (1919) montre, surtout à travers un cas développé et approfondi dans cet article (celui de Mlle Natalia A.), que la machination éprouvée par les paranoïaques renvoie à une projection au-dehors, dans le monde extérieur, du corps du malade, voire plus exactement de ses organes génitaux. Que le corps soit perçu comme appartenant au monde extérieur, on en a quelques exemples dans L’Homme-Jasmin. « [Elle] commence de ce moment à être sa propre spectatrice » (Ibid., 122), dit-elle entre autres choses lorsqu’elle réalise son rêve de devenir danseuse, quoique dans une solitude partagée avec l’Homme-Jasmin. Que la machination soit vécue avec plaisir par la protagoniste, jusqu’au moment où elle se heurte au point d’impasse de son entreprise, il y aurait à reprendre les considérations de Tausk, dans un sens toutefois relativement différent.
La machination pronoïaque : extension du domaine du fantasme
L’influence exercée par l’Homme-Jasmin sur la protagoniste correspondrait à une machination pronoïaque, conçue moins depuis une aliénation hostile du corps de la malade (comme le théorise Tausk dans son article), que depuis une aliénation du corps qui prend la responsabilité de sa trajectoire, qui l’élit et s’unit à elle, et ce, plutôt qu’un corps qui la persécute et la condamne. On peut postuler que la rencontre avec l’Homme-Jasmin opère comme une voie d’investissement libidinal privilégié par le truchement du fantasme. Elle le dit quasi explicitement :
Beaucoup plus tard on tourne en elle des clefs, l’une après l’autre, mais elle ne s’ouvrira pas. On se lasse de cette petite boîte inutilisable et on la jette. Car, dans les années qui viendront, elle ne verra, par-dessus l’épaule des hommes sur laquelle elle se penchera, rien que l’Homme-Jasmin. Elle restera fidèle à ses noces d’enfant.
La protagoniste, dans ses phases d’agitation psychique, ressent et perçoit la présence de l’Homme-Jasmin dans la moindre apparition, comme s’il s’agissait de signes de sa part, lui étant adressés et auxquels elle doit s’attacher par amour, parce que c’est lui qui en est responsable — et elle a une confiance infinie à son égard. Cet abandon à la suggestion de l’Homme-Jasmin, à son influence, correspond moins à la persécution de la machine à influencer de Mlle Natalia A. qu’à une expression fantasmatique qui la conduit à étendre sans cesse son fantasme à la réalité, dans une sorte de contamination qui fait sauter les limites de l’apparition inaugurale à l’ensemble de ce qui lui arrive.
Kairos versus kairotique
Est-ce dire que dans l’hypnose consentie par la protagoniste, sous le charme et la gouverne de l’Homme-Jasmin, devenu l’Homme Blanc au fil du récit et des rencontres, qui l’entraîne sur les chemins de la folie dès lors qu’il s’incarne en « chair et en os » (Ibid., 143), se joue précisément une mise à l’écart de la krisis, comme jugement en propre qui exprime une sorte de liberté décisionnelle dans la pensée et dans l’action ?
Il y aurait certes un kairos rattaché à la krisis, comme la tradition l’a maintes fois exprimé, et qui renverrait à un dégagement de périodes critiques d’action de la trame du temps chronos : c’est le kairos du médecin, du politique, de l’orateur. Ce kairos-là dénoue une situation en la faisant pencher du côté d’une résolution, qui reste favorable aux intérêts, pourrait-on dire, de celui ou celle qui s’est emparé de cet instant fugace. La krisis s’entend donc à la fois comme faculté mais aussi comme fonction : celle de marquage d’un avant et d’un après, d’une sortie de crise (au sens moderne) précisément.
Or, avec Zürn, on en arrive à un kairos démesuré, à une mise en abyme du kairos qui se trouve et se retrouve en lui-même, soit à ce que nous avons appelé une kairotique pronoïaque. C’est l’instant T dilaté et dévoilé : il est débusqué derrière l’apparente banalité de ce qui se joue au-devant, avec elle au centre de tout, dans une panique affirmée qui commande de transfigurer le plus prosaïque en opportunité pour s’en sortir. Le temps chronos, le temps mécanique et horloger, insaisissable, laisse place à une kairotique où chaque instant peut effectivement être (com)pris comme un grand moment, une fête, Noël en plein cœur de l’automne, comme le suggère Zürn. « Les idées les plus incroyables commencent à fleurir comme le jasmin »(Ibid., 51), dit-elle. C’est donc s’affirmer monde, par-là essayer de se rassembler complètement et donc d’avoir prise sur soi.
Kairos, rassemblement, limites et coïncidence
Ainsi en vient-on à cette idée de rassemblement à l’aune de ce qui vient d’être dit du kairos. Que ce soit Hans Prinzhorn (dans Expressions de la folie, 1922) ou Jean Oury (dans Création et schizophrénie, 1989), d’aucuns ont mis l’accent sur la Gestaltung (l’enforme comme le traduit Oury) ou ce désir impérieux, ce besoin vivement éprouvé, de parvenir à un rassemblement toujours soumis au danger, à l’écueil fatal, à l’impossible dans la folie. Les fous, s’ils leur restent la moindre énergie, vont tenter désespérément de se rassembler et de trouver une forme, sans pourtant y arriver (Oury, 1989, 19). C’est un problème de rythme. Or, dans ses efforts répétés, le fou produit quelque chose, construit ce quelque chose, mais ce quelque chose n’est pas autre chose que lui-même. Les distinctions entre le même et l’autre, l’intérieur et l’extérieur, etc., sont inopérantes pour le schizophrène. Que la protagoniste de Zürn puisse enfanter l’unité de sa ville d’enfance alors partagée (Berlin) (Zürn 1971, 43), que ce soit à elle d’accomplir cette tâche, c’est là confondre les réalités et étendre ses propres limites à celle de la ville, du pays, du cosmos. Peut-être y a-t-il une kairotique dans le texte de Zürn au sens où il y a une (dés)articulation des limites, l’éclat convergent d’une mise en forme protométamorphique depuis son point de concernement. Son œuvre donne lieu à un battement du kairos, une pulsation kairotique, une tentative de vitalisation malade par pulvérisation des limites, débordement engagé qui la fait dédoubler le temps, mais aussi elle-même.