Parution n° 31

La machination décoloniale

janvier 2022

Tromper les ombres : une question de perspective(s)

Montage virtuelle
The Root of the Matter – VIII
2016
Oeuvre de Sharon Norwood
©Sharon Norwood
Texte de présentation par Miriam Sbih et Renato Rodriguez-Lefebvre
Édition du numéro :
Révision scientifique coordonnée par Flora Roussel, avec l’équipe de Post-Scriptum et réviseur·euse·s externes 
Révision linguistique coordonnée par Francis Tremblay, avec l’équipe de Post-Scriptum
Mise en ligne par Renato Rodriguez-Lefebvre

Comment récupérer l’esprit d’un mot dont l’utilisation normative par certains espaces théoriques et académiques aura tôt fait d’oblitérer les conditions matérielles qui le précèdent et le composent ? Voilà l’une des interrogations qui aura talonné nos réflexions autour du décolonial afin d’en réfléchir le mouvement délié de ses retranchements catégoriels : parvenir à penser ce terme à partir des contraintes langagières et métaphoriques que son usage peut reproduire, sans le déposséder des revendications plurielles desquelles il découle et avec lesquelles il lutte et s’inscrit. Pour tromper le langage prescriptif, déboulonner la machine coloniale qui opère en ses rangs et qui en dirige les fixations, il nous a fallu comprendre le décolonial comme processus autonome dont les multiples ruses se déplient et s’étendent sans que leurs existences ne se relèguent à la simple opposition, à une dyade de la colonialité-décolonialité qui ferait de l’opération décoloniale un geste nécessairement subordonné à la première. Envisager le décolonial à travers ses machinations plurielles qui permettent de ruser contre la machine et ses spectres, mais également à l’extérieur des terrains minés par les astreintes coloniales, permet de l’extirper d’un dispositif « colonisant » qui ne peut concevoir ni autoriser le devenir-ludique de luttes qui ne se réduisent pas qu’à celui-ci. Ce numéro a donc tenté de réunir des discussions qui expérimentent avec l’autonomie du geste décolonial qui aura su « trouver son propre monde » (Luste Boulbina 2018, 27), se déployer et se nourrir de ses cheminements et langues propres. En cela, les riches pensées qui composent ce numéro s’apparentent elles aussi des ruses. Elles se déploient et se créent au sein d’espaces aussi vastes que pluriels, parvenant ainsi à montrer en quoi les machinations décoloniales sont des processus pouvant être libérés des vestiges langagiers et matériels de la colonisation, occupant et produisant leurs propres postures, leurs espaces alternatifs d’existence et de luttes.

L’article de Zineb Bennouna investit les lieux de l’architecture et entreprend de détourner les attentes et interprétations orientalistes et coloniales qui au fil des siècles ont fait du moucharabieh un dispositif réduit à une fonction nécessairement oppressive, cloison grillagée dont la mise en place aurait pour but unique d’empêcher le regard et l’ouverture vers le monde extérieur. Bennouna déconstruit et désorientalise ce regard simpliste en proposant une vision inédite de la structure du moucharabieh et de ses multiples creux et ouvertures. En travaillant ses espaces d’ombre, ses cachettes, ses plis, ce qu’il préserve et ce qu’il accueille, il devient cet objet que la binarité extérieure-intérieure ne peut déchiffrer.

L’essai performatif de Ross Louis engage le·a lecteur·rice à réfléchir l’archive coloniale, qu’elle soit textuelle ou figurative, de manière à ce qu’elle soit désarçonnée de sa fonction première. À travers l’exposition de deux performances distinctes qui, chacune à leur manière, réfléchissent l’espace du jardin, des plantes et des végétaux qui y évoluent en lien aux expéditions liées à la traite d’esclaves, au XVIIIe siècle. Cette juxtaposition entre le geste de la promenade jardinière des participant·es et les archives qui documentent les expéditions découlant du commerce esclavagiste offre la possibilité de se jouer des documents qui légitiment le récit impérial officiel afin d’en imaginer et d’en créer d’autres d’un tout autre ordre.

De son côté, Mohamed Lamine Rhimi revisite la puissante et riche œuvre du penseur et romancier Édouard Glissant, qui permet de s’extirper d’un pan de la machine coloniale, s’évertuant à uniformiser toute pensée qui dépasse les démarcations épistémologiques et existentielles qu’elle impose. En travaillant la rhétorique romanesque glissantienne, Rhimi travaille ce en quoi le projet politique décolonial de Glissant a pu non seulement s’actualiser au sein de ses œuvres, mais continue également de mobiliser ses auditeur·rices et lecteur·rices.

Les dispositifs discursifs des empires et états coloniaux ont eu tôt fait de légitimer et légiférer leur joug et les limites imposées aux peuples qu’ils ont tenté de dominer, à travers l’inscription langagière. Ainsi, Guillaume G. Poirier réfléchit en profondeur la machine coloniale et ses actualisations langagières et discursives et leurs rapports à l’oralité, qu’elles auront rapidement bornés à ce qui s’oppose à l’écriture. En réfléchissant les enjeux et les nœuds intriqués entre l’entreprise coloniale et sa valorisation continue du support écrit, Poirier offre une réflexion étendue de la rhétorique coloniale et des ombres que cachent ses angles morts quant à son propre rapport certain à l’oralité.

La cinquième contribution au numéro consiste en un entretien collaboratif qui permet de faire entendre les voix inspirées et inspirantes de trois femmes atikamekw nehirowisiwok : Jemmy Echaquan Dubé, Maïlys Flamand et Marie-Kristine Petiguay. Toutes les trois partagent et entretiennent un rapport à l’art filmique qui contribue vraisemblablement à leur manière d’envisager ainsi que de pratiquer une transmission culturelle d’une pluralité de leurs savoirs et pratiques, notamment à travers l’organisme Wapikoni. Sous la forme d’une discussion chaleureuse et amicale, Étienne Levac s’entretient avec celles-ci, non seulement afin d’explorer leurs perspectives quant au processus de décolonisation tel qu’il se présente aujourd’hui au « Québec », mais également pour éclairer leurs propres engagements personnels et artistiques en ce qui a trait à la réflexion décoloniale, à la résurgence des savoirs autochtones ainsi qu’à leur transmission.

Cette fois à partir de la Colombie, Clara Melniczuk Dupont nous invite à découvrir un aspect des réseaux de pensées qu’a mis sur pied le collectif artistique NOMASMETAFORAS, à travers ses relations et discussions avec les communautés indigènes du département du Cauca. En soulignant l’emprise toujours présente de l’imaginaire colonial sur les terres d’Abya Yala, Melniczuk Dupont expose en contrepartie les manières plurielles de faire monde afin de penser autrement qu’à partir d’une tradition occidentalocentrée. En mettant à profit la pensée archipélique de Glissant et les expériences uniques du collectif et de ses mises en relation, cette contribution offre un regard vivifiant sur la manière dont la machination décoloniale permet de s’engager concrètement et corporellement à faire coalition, en décolonisant notre rapport intellectuel et physique à certains schèmes réflexifs qui nous habitent et qu’il faut décentrer.

L’article d’Éléonore Paré implique de réfléchir de front la question des violences sexuelles faites aux femmes et nous propose une phénoménologie de leurs issues et effets nécessairement teintée par la terreur et la peur. À travers l’articulation d’une philosophie et praxis féministe décoloniale nourrie par la pensée de Françoise Vergès, Elsa Dorlin et Frantz Fanon, Paré réfléchit le concept de l’autodéfense et la nécessité que celui-ci apparaisse dorénavant au sein des figurations qui peuplent nos récits collectifs. Pour que la lutte contre les violences faites aux corps féminins cesse d’être reconduites à travers des représentations tragiques ou qui font de la résilience des femmes la seule réponse à la violence, l’autodéfense devient un modèle qui prône une certaine solidarité décoloniale, pour que le récit dominant fléchisse et libère les corps minorisés qu’il soumet invariablement à la violence.

Catarina Bassotti signe la dernière contribution de ce numéro qui, à travers l’espace cinématographique, met en doute les vides qui surplombent les mises en récit et discours de la colonisation. Si la posture discursive dominante tente de dissimuler certains « trous » qui percent les récits officiels et historiques de ses victoires et conquêtes, la réflexion cinématographique et esthétique décoloniale tente de faire voir ces vides et de les figurer sensiblement par l’image. À travers deux  exemples contemporains  du cinéma latino-américain, Vazante (Thomas, 2017) de Thomas et L’étreinte du serpent (Guerra, 2015) de Guerra, Bassotti expose les ruses artistiques qui permettent de colmater les brèches délibérées de l’hHistoire coloniale et de faire voir ce qui autrement continuerait d’être tu.

Les oscillations diverses que recèle ce numéro nous semblent témoigner de ces espaces souverains et pluriels qu’encourage à penser la machination décoloniale : les routes qu’empruntent ces diverses ruses se dessinent et s’ouvrent au gré de pulsations qui leur appartiennent. Nous espérons que les lecteur·rices pourront y reconnaître, par-delà la complexité et la multiplicité des luttes et postures qu’implique le geste décolonial, les rencontres qui se laissent deviner, à travers l’horizon de leurs possibles. Signe que l’alliance possède le potentiel de se transfigurer en beaucoup plus qu’une espérance manquée.

Bibliographie

Luste Boulbina, Seloua. Les miroirs vagabonds, ou, La décolonisation des savoirs (arts, littérature, philosophie). Collection « Figures ». Dijon : Les presses du réel, 2018.

Site web de l’artiste Sharon Norwood : https://sharonnorwood.com/home.html