Plus grande est la douleur du silence

Poétique de la remémoration dans « Dictee » de Theresa Hak Kyung Cha

Clarity is a means of subjection, a quality both of official, taught language and of correct writing, two old mates of power: together they flow, together they flower, vertically, to impose an order. Let us not forget that writers who advocate the instrumentality of language are often those who cannot or choose not to see the suchness of things—a language as language—and therefore, continue to preach conformity to the norms of well-behaved writing: principles of composition, style, genre, correction, and improvement.
— Trinh T. Minh-ha

Retranscrire l’h/Histoire

Theresa Hak Kyung Cha était une artiste multidisciplinaire née en 1951 à Busan, en Corée du Sud, peu après l’éclosion de la guerre de Corée qui sévit de 1950 à 1953. Cha et sa famille émigrent aux États-Unis une dizaine d’années plus tard, où l’autrice apprend l’anglais et le français dans une école catholique. La famille s’établit d’abord à Hawaï, puis à San Francisco. Cha obtient un baccalauréat en littérature comparée à la University of California, Berkeley et poursuit ses études en arts. Elle retourne en Corée pour la première fois après dix-huit ans, au moment des manifestations étudiantes, et s’installe finalement à New York en 1980.

À partir de la seconde moitié des années 1970, Cha produit un riche corpus d’art conceptuel qui comprend des livres d’artistes, de l’art postal, des performances, de l’audio, de la vidéo, des films et des installations. Dans ses œuvres vidéo, à la fois théoriques et poétiques, Cha fait usage de la performance, de la parole et du texte pour explorer les interactions entre le langage, le sens et la mémoire. Une importante partie du travail de Cha joint une approche analytique méticuleuse à l’énonciation presque spirituelle de la transformation et de la souffrance. Les thèmes du displacement1, de la séparation et de la perte sont exprimés dans des formes dérivées du cinéma français et de la théorie linguistique structuraliste. Elle devient éditrice et rédactrice à Tanam Press en 1980, écrit Dictée2 (1982) et édite Apparatus (1980), une collection d’essais sur le dispositif cinématographique. Dictée, publié quelques jours avant le meurtre violent de Cha, mêle langues et genres littéraires. Écrit en anglais, coréen et français, le livre rassemble collage, poésie, journal, biographie, essai et fiction. Ses neuf chapitres, nommés après des muses, présentent des points de vue divergents qui se répètent cycliquement. Une obsession circulaire sur le passé historique de la Corée (du Sud) possède Dictée, reconnu comme une importante analyse de la question de l’identité située sur les axes de l’histoire, de l’ethnicité, de la parole et du genre. Cha y explore l’exil, l’oppression et la mémoire, des sujets centraux à la pratique artistique de l’autrice, qui proviennent de sa propre h/Histoire.

Dans cet article, il sera question de la relation entre la langue et la remémoration. Cha perturbe le rapport hégémonique de la langue colonisatrice et refuse d’être un sujet aliéné par le langage. Elle effectue ce travail d’abord par la narration, qui politise le discours et brouille la distinction entre le personnel et le collectif, ce qui problématise la capacité d’articulation. Cette osmose s’infiltre aussi dans le travail de remémoration auquel Cha s’adonne. À travers le processus narratif, elle s’interroge sur les effets d’une entrée dans un système de signification colonial. Pour l’autrice, la mémoire, du moins celle imprégnée par le traumatisme de la colonisation, n’appartient pas qu’à une seule personne – elle ne peut être singulière. La reconstitution de l’histoire, et par extension la formation des souvenirs, se transmet par le langage. Cha démontre la façon dont il marginalise le sujet colonisé à travers la figure maternelle et celles d’autres femmes présentées par la narration. Elle met en évidence l’intergénérationnalité de la douleur causée par une langue qui n’appartient pas à la locutrice. L’autrice relève le problème de l’articulation, dans l’existence exophonique, d’un sujet qui se trouve dans une position d’altérité et de subordination. Elle soulève d’autant plus la difficulté de reposer sur un principe de mémoire singulière, ce qu’elle illustre à travers une narration plurielle et en mouvement. Cha nous livre, dans Dictée, un puissant refus de cette position au moyen d’un testament féministe.

« Into Their tongue » : problèmes d’articulation

Les premières pages de Dictée donnent le ton quant à la relation de Cha avec le langage. L’autrice nous signale une profonde réflexion sur son apprentissage, son acquisition et son emploi. La dictée, évidemment centrale au livre, signale des techniques coloniales de standardisation, d’uniformisation et de dictée (dictation) au-delà de la langue. La dictée sert de paradigme par lequel le pouvoir colonial s’exprime. Cha emploie différentes méthodes pour illustrer la façon dont la domination hégémonique, le problème de l’articulation et la langue s’entremêlent. Un exercice de dictée marque d’ailleurs le début du livre : « Aller à la ligne C’était le premier jour point Elle venait de loin point ce soir au dîner virgule les familles demanderaient virgule ouvre les guillemets » (Cha 2009, 1), un passage ensuite traduit du français à l’anglais. Cha prend ainsi la décision de venir à la rencontre du lectorat (probablement) anglophone avec un exercice (sans doute) opaque et incompréhensible pour lui3. Même si l’exercice est traduit, il jette le lectorat dans un sentiment initial d’incompréhension. Dans le cas où il n’aurait aucune connaissance du français, peut-il être certain que la traduction est juste? Peut-il savoir si des informations sont perdues ou ajoutées? Dans les ouvrages qui commentent Dictée, il n’est pas rare de lire que la submersion dans la langue française et la confrontation aux exercices didactiques, accompagnées d’une narration polyphonique non linéaire, sont reçues avec une résistance initiale, avec agacement (Kim 1994; Kang 1994). Certain·e·s lecteur·rice·s et universitaires déploraient ce choix, qui rend, à leur avis, le livre inaccessible et cryptique. Mais voilà la visée même de Cha : nous sommes plongé·e·s dans le rôle opaque de l’Autre, dans des moments d’inintelligibilité au moyen d’un langage colonial. Cha écrit Dictée de sorte que nous devons lire comme une personne qui apprend l’anglais et le français. Le lectorat s’oriente comme il peut, et Cha refuse de se montrer clémente. L’autrice rend la lecture inconfortable et sa pratique intransigeante, mais elle fait aussi référence à la pratique immersive de l’apprentissage d’une nouvelle langue colonisante. Si ces exercices font fonction de matériel didactique, ils illustrent également la notion de médiation culturelle. Les idées de la colonisation et de la formation (scolaire, mais aussi du sujet) s’entremêlent :

Through these mock exercises, DICTEE exposes the myth of a transparent, standardized language practice divorced from socioeconomic or cultural forces. It demonstrates how linguistic change in the modern era is defined by frisson as different language systems meet each other both geographically and within the arena of large political economic systems such as colonization and transnational labor migration (Sparh 2001, 133).

Cha veut transmettre les notions d’un sujet colonisé et réduit au silence par l’acte de lecture et d’apprentissage d’une langue étrangère encore incompréhensible. L’autrice tente, à travers la forme de l’objet imprimé, d’aliéner le lectorat par le langage; elle cherche à le décontenancer. Le fait que le livre s’ouvre ainsi puise sa force dans le témoignage du rôle central de la langue et du displacement dans Dictée.

L’exercice de dictée renvoie au rituel de la diction et du perfectionnement du langage. Elle rappelle aussi le domaine des normes et de la répétition, de la reproduction du modèle, des mécanismes de la colonisation :

The French grammar lesson dramatizes not only the indoctrination of the Korean narrative within a “foreign” western language, but the “dictée”—as a paradigmatic instance of French educational influence on the Korean subject—may also allude to the long history of French Catholic missionary activity in Korea dating from the early nineteenth century (Lowe 1994, 39).

En tant qu’œuvre multilingue, Dictée traite à la fois de la domination mondiale des langues coloniales et donne la parole aux locuteurs colonisés et allochtones (Sparh 2001, 148). Comme l’anglais est lui-même une langue étrangère adoptée par le sujet coréen, la dictée se pose dès lors comme un exercice fictionnel qui allégorise les influences historiques de l’impérialisme américain et d’un colonialisme missionnaire français préexistant. Le sujet est « dicté » de façon inégale par plusieurs langues coloniales occidentales (le japonais, l’anglais et le français) (Lowe 1994, 40). Le matériel didactique d’acquisition du langage opère comme une fonction essentielle du dispositif éducatif colonial et impérialiste. On le comprend en outre par son exposition de la relation étroite entre la langue et le pouvoir. Cha écrit, par exemple :

Japan has become the sign. The alphabet. The vocabulary. To this enemy people. The meaning is the instrument, memory that pricks the skin, stabs the flesh, the volume of blood, the physical substance blood as measure, that rests as record, as document. Of this enemy people. To the other nations who are not witnesses, who are not subject to the same oppressions, they cannot know. Unfathomable the words, the terminology: enemy, atrocities, conquest, betrayal, invasion, destruction (2009, 32; en gras, italiques dans le texte).

Les exercices de dictée reproduisent cette même logique; ils imposent une forme d’autorité langagière sur l’élève. Les passages en français confrontent le·a lecteur·rice à ces configurations et à la représentation du sujet comme le site complexe de la dictée. Cette langue et l’expérience du peuple coréen risquent d’être inconnues au lectorat, et l’autrice le place ainsi à son tour sous les effets d’une langue coloniale.

La section qui suit l’exercice de dictée et de traduction porte le titre « DISEUSE », écrit en majuscules. Du moins, « DISEUSE » s’apparente à un titre, mais pourrait aussi introduire le(s) thème(s) de la section. Le problème de l’articulation surgit. Le mot « diseuse » décrit une personne experte dans l’art du récit. Pourtant, la narration présente un sujet féminin qui peine à s’articuler, une femme qui se trouve à l’entrée d’un système de signification méconnu. Elle s’efforce de parler : « She mimics the speaking. That might resemble speech. (Anything at all.) » (Ibid., 3). La femme est coupée du langage, qu’elle maîtrisait autrefois avec éloquence. « Diseuse », dans son utilisation la plus courante, fait également référence à une diseuse de bonne aventure, c’est-à-dire quelqu’un qui parvient à lire l’avenir. Elle serait équipée d’un pouvoir surnaturel, voire d’une maîtrise ou d’une lecture du temps qui lui est singulière (ce qui rappelle la conceptualisation de l’Histoire par Cha). Dans Dictée, la diseuse perd son statut et son corps n’agit qu’à titre de récipient : « She allows others. In place of her. […] The others each occupying her » (Ibid.). Le rôle de la diseuse la caractérise, mais elle ne le reconnaît plus à travers elle. Le « she » de la citation pourrait agir, à vrai dire, comme le signe de la Corée. Cha illustre ainsi les conséquences corporelles et psychologiques de la colonisation japonaise.

Quelques chapitres plus loin, la figure de la mère (adressée à la deuxième personne du singulier) subit un traitement similaire. Elle se voit réduite au silence et possédée par la langue colonisatrice : « You are yielding to them. […] You do not know them, never have seen them but they seek you, inhabit you whole […]. They force their speech upon you and direct your speech only to them » (Ibid., 50). Un effacement se produit d’au moins deux manières : d’une part par la méconnaissance d’un nouveau système de signification (les autres parlent pour elle) et, d’une autre, par une figure d’altérité qui l’habite et parle à sa place (la langue n’est pas la sienne). Cha tisse alors un autre lien avec la diseuse de bonne aventure, de la présence de l’autre dans la voix. La mère prend d’autant plus une forme allégorique puisqu’elle renvoie à l’histoire personnelle de Cha, aux femmes coréennes, mais aussi à la nation sous les effets de la colonisation japonaise. Et comme Cha n’identifie pas la diseuse, celle-ci représente aisément n’importe quelle femme coréenne qui subit les effets de colonisation japonaise ou émigre dans un pays étranger.

Les thèmes de l’effacement et de la perte s’étendent sur les pages suivantes. Une invocation succède au passage de la diseuse. L’autrice implore : « O Muse, tell me the story / Of all these things, O Goddess, daughter of Zeus / Beginning wherever you wish, tell even us » (Ibid., 7). Ce passage précède un autre exercice de conjugaison de verbes français. Aux pages suivantes, la même invocation est dépouillée : « Tell me the story / Of all these things. / Beginning wherever you wish, tell even us » (Ibid., 11). Pour Cha, l’entrée dans un nouveau système de signification (colonial) symbolise la perte. En répétant l’invocation, cette fois dépourvue de ses références mythologiques, le pouvoir divinatoire du langage et de la culture se perd de la même façon que la diseuse est habitée par une puissance coloniale.

Le problème de l’articulation est d’autant plus introduit par le chapitre qui traite d’une figure maternelle. Si elle n’est pas la mère de Cha, la figure maternelle présente toutefois une foule d’éléments biographiques. De 1910 à 1945, la communication en langue coréenne était interdite en Corée sous la domination japonaise. Cha présente l’histoire de la mère, enseignante en Mandchourie, isolée de sa famille à l’âge de 18 ans. On lui défend de parler sa langue, même avec ses collègues coréen·ne·s :

The teachers speak in Japanese to each other. You are Korean. All the teachers are Korean. You are assigned to teach the first grade. Fifty children to your class. They must speak their name in Korean as well as how they should be called in Japanese. You speak to them in Korean since they are too young yet to speak Japanese (Ibid., 49).

Cha rend explicite l’oppression culturelle vécue en Corée pendant cette période de près de 40 ans. Elle décrit également la manière dont la mère elle-même est dictée. Elle doit se réécrire et réfléchir à la pratique de l’écriture, de la production de soi à travers le langage : « you speak the tongue the mandatory language like the others. It is not your own. Even if it is not you know you must. […] The tongue that is forbidden is your own mother tongue. You speak in the dark. In the secret. The one that is yours. Your own » (Ibid., 45). Dans Dictée, l’hégémonie coloniale et langagière est vitale au logocentrisme du livre : « Theirs. Into Their tongue, the counterscript, my confession in Theirs. Into Theirs. To scribe to make hear the words, to make sound the words, the words, the words made flesh » (Ibid., 18; italiques dans le texte). « The words made flesh » illustre la transcendance du langage. « The words made flesh » transforme l’abstraction de la langue en concrétisation et conséquences matérielles. La langue produit de réels effets sur nos possibilités ontologiques et sur la modulation du monde dans lequel on évolue. La diseuse perd son statut, les enseignant·e·s deviennent les agent·e·s de la colonisation en ne pouvant pas parler coréen, la mère ne parvient qu’à s’exprimer dans sa langue dans le noir, cachée. La mère, la diseuse et la Corée, victimes de la colonisation japonaise, s’enchevêtrent. La mère laisse l’Autre l’habiter en parlant pour elle pendant ses années comme enseignante en Mandchourie, mais aussi au moment de son immigration aux États-Unis :

One day you raise the right hand and you are American. They give you an American Pass port. The United States of America. Somewhere someone has taken my identity and replaced it with their photograph. The other one. Their signature their seals. Their own image. And you learn the executive branch the legislative branch and the third. Justice. Judicial branch. It makes the difference. The rest is past (Ibid., 56).

Cha articule ainsi le rapport entre la langue et le pouvoir. Elle nous confronte d’abord aux configurations stratifiées de la dictée et de ses implications coloniales. La mère offre un parallèle intéressant avec la langue, la diseuse et la nation coréennes, qui doivent toutes faire leur entrée dans un nouveau système de configuration en raison de l’invasion coloniale.

De la même façon que les personnages féminins et la diseuse sont habitées par la voix de l’autre, la narration subit un pareil traitement. Dans la prochaine section, il sera question du pluralisme des perspectives qui s’étend cette fois dans la voix narrative et qui conteste les modalités de la remémoration. À nouveau, l’autrice souligne le lien entre le particulier et le collectif. Elle met en relief la dimension politique d’une telle dynamique. Elle se réapproprie l’histoire en amplifiant la voix de femmes coréennes et en soulignant les effets du colonialisme sur la langue. L’autrice démontre la manière dont ils infiltrent la mémoire et dont les sujets colonisés ont été réduits au silence.

Voix désincarnées

Au moyen d’une narration mobile et plurielle, Cha met l’accent sur la dimension politique, mais aussi affective, de l’invasion de sa nation. Elle ranime ainsi l’histoire de figures opprimées. Sa narration, non linéaire et provenant de différentes temporalités, parvient à construire une mémoire que je qualifie de collective. Dictée est souvent décrit comme une autobiographie, ce qui s’avère erroné puisqu’il ne contient aucune marque d’une narratrice4 unique ou qui se nomme Theresa. Nommer ce texte une autobiographie est oublier les leçons du New Criticism trop vite et ignorer les objectifs de l’autrice. En fait, Dictée refuse de s’inscrire dans un registre canonique. Bien sûr, on ne peut nier que ce livre relate l’expérience de Cha. Des éléments assurément autobiographiques ponctuent Dictée (l’école catholique et son matériel didactique, son retour en Corée avec son frère pendant les manifestations étudiantes, l’histoire de sa mère, etc), mais la narration se centre sur un personnage pouvant n’être que la figure de la mère, sur des activistes coréen·ne·s décapité·e·s par des Japonais·e·s et sur la jeune révolutionnaire Yu Guan Soon, l’une des principales figures du mouvement d’indépendance du 1er mars 1919 contre l’occupation japonaise de la Corée, par exemple. L’un des reproches que l’on formule en ce qui a trait au New Criticism est qu’il écarte le contexte historique et l’expérience vécue des auteur·rice·s. Cha indique clairement que les contextes historique, géographique, culturel, mais aussi personnel et affectif ne peuvent se dissocier de Dictée par son enchevêtrement de faits historiques, personnels et fictionnels. Classer le livre sous le genre autobiographique revient cependant à réduire l’importance des passages sur la mère de Cha, Yu Guan Soon, Jeanne d’Arc et l’expérience des femmes coréennes dans leur ensemble. Cha rejette l’hégémonie de sa propre narration (un élan qui pourrait être évalué comme anticolonial) et résiste activement à l’effacement de ces histoires. Assurer qu’il s’agit d’une autobiographie revient à insister à tort sur le personnel et à écarter l’expérience collective. Les « histoires » du texte sont vaguement liées entre elles par des processus complexes de la (re)signification et les thèmes de la souffrance et de la résistance dans la vie de femmes. Si des éléments autobiographiques s’y retrouvent, ce serait pour démontrer que son histoire aussi est celle de résistance et de resignification, de mise en mémoire. Cha propose une conception du personnel-collectif qui se devine à travers la narration inidentifiable et mobile, la multiplication des points de vue, le lien créé entre les différentes histoires et les passages qui insistent sur une expérience partagée entre les femmes coréennes.

En ce qui a trait à la narration, il est impossible de discerner une narratrice puisque Cha fait appel à une collectivité de voix, à une narration non linéaire et à des temporalités divergentes. Par exemple, le chapitre qui relate le retour de la narratrice en Corée pendant les manifestations étudiantes expose un « je » englouti par un « nous », ensuite confronté à un « vous » non identifiable. Ce passage agit pratiquement comme une transe :

I feel the tightening of the crowd body to body now the voices rising thicker I hear the break the single motion tearing the left of me right of me the silence of the other direction advance before… They are breaking now, their sound, not new, you have heard them, so familiar to you now (Cha 2009, 81-82).

Dans le passage, les corps se confondent, les rôles se permutent. Le « je » du début du passage, qu’on pouvait associer à une figure précise ayant des prétentions de narratrice, devient équivoque. Le « je » parle pour chacun des corps présents, qui ressentent la pression des corps qui composent la foule. Cha relève ainsi la perméabilité des corps et de la mémoire. Qui est le they du passage? Les corps de la foule ou les gens contre qui elle s’insurge? Cha refuse d’expliciter l’identité de la narratrice parce qu’elle postule la manière dont l’événement peut être vécu par une multitude de perspectives : « You are all the rest all the others are you » (Ibid., 85). Cha présente une poétique de la dissolution, qui atteste du flou des contours métaphysiques du corps : « Inside her voids. It does not contain further. Rising from the empty below, pebble lumps of gas. Moisture. Begin to flood her. Dissolving her. Slow, slowed to deliberation. Slow and thick » (Ibid., 5; italiques dans le texte). Cette dissolution contribue à l’enchevêtrement du collectif et du personnel sur lequel elle insiste itérativement, un brouillage qui ne peut être que politique : « To speak makes you sad. Yearning. To utter each word is a privilege you risk by death. Not only for you but for all. All of you are one » (Ibid., 46). Elle reprend encore l’idée –le pléonasme s’impose – dans une séquence onirique lorsqu’elle décrit la rencontre d’un groupe de femmes et de la figure maternelle : « Their spirit takes your own » (Ibid., 52). « Spirit », selon les règles de la grammaire anglaise, devrait apparaître au pluriel plutôt qu’au singulier. Dictée est toutefois ponctué de coquilles intentionnelles, qui signalent sa relation à la resignification. Dans la citation, la marque [sic] serait appliquée à tort puisque l’emploi du singulier découle de conception de Cha de la relation entre le collectif et le personnel. L’autrice suggère que ces femmes partageaient une âme, qu’elles transmettent ou échangent ensuite avec la mère. La mère parle – ou reste muette – au nom de toutes les femmes coréennes. L’autrice politise ainsi l’expérience personnelle et la conteste par sa relation et dépendance intrinsèques à la collectivité.

Dans Dictée, le corps perméable agit comme l’un des lieux de la condensation de la mémoire. L’autrice relie l’expérience de la mère, des enseignant·e·s et des militant·e·s à la sienne, ce qui contribue à cette dissolution. Le rôle de la mère est également central puisque les enfants « apprehend parents’ bodies as solutions to the ontological problem of how to be in the world » (Young 2002, 25). Cha conceptualise le corps comme un site culturel et politique. Elizabeth Grosz avance, dans Volatile Bodies, que la notion de corporéité s’imbrique toujours à des implications reliées à la classe, à la culture et à l’ethnicité : « The body must be regarded as a site of social, political, cultural, and geographical inscriptions, production, or constitution. The body is not opposed to culture, a resistant throwback to a natural past; it is itself a cultural, the cultural, product » (1994, 23; italiques dans le texte). Grosz relève que le corps, au même titre que la mémoire et l’émotion, répond d’un acte constitutif. La mémoire se transmet entre nous sous forme de dispositions corporelles. La chair est consciente, ce sur quoi Cha insiste dans sa remémoration corporelle de la violence subie par son peuple :

To the other nations who are not witnesses, who are not subject to the same oppressions, they cannot know. Unfathomable the words, the terminology: enemy, atrocities, conquest, betrayal, invasion, destruction. They exist only in larger perception of History’s recording, that affirmed, admittedly and unmistakably, one enemy nation has disregarded the humanity of another. Not physical enough. Not to the very flesh and bone, to the core, to the mark » (Cha 2009, 32; je souligne).

Pour l’autrice, la corporéité s’engage avec le passé et le monde. Les éléments spécifiques (l’âge, le genre, l’ethnicité, la classe, la culture, les contextes social et historique, etc.) du corps, comme objet et sujet, ne doivent pas être compris comme des attributs secondaires. Ces notions s’inscrivent intrinsèquement dans le sujet, constituent ses possibilités, contours et caractéristiques (Grosz 1993, 42).

À partir de ces notions, la mobilité de la narration agit à titre de mécanisme productif pour rappeler la souffrance collective et intergénérationnelle. La narration en mutation révèle l’impossibilité de la singularité de la mémoire. En d’autres termes, elle ne peut pas appartenir qu’à une seule personne. Elle représente un collage, une courtepointe, voire un hypertexte, qui présente des lettres et des photographies en bordure d’un contexte plus large que l’histoire personnelle de Cha. Dictée renferme un récit polyphonique où les voix sont désincarnées, toujours négociées par une narration indéfinie, et, par conséquent, l’Histoire est elle aussi désincarnée. Cette idée, partagée avec Jacques Derrida, semble germer du deuil, de la perte, de la douleur. Dans Mémoires pour Paul de Man, un livre écrit et publié promptement après la mort de son ami et collègue, Derrida décrit l’impossibilité d’une mémoire singulière :

Mais nous ne sommes jamais nous-mêmes, et entre nous, identiques à nous, un « moi » n’est jamais en lui-même, identique à lui-même, cette réflexion spéculaire ne se ferme jamais sur elle-même […]. Et tout ce que nous inscrivons dans le présent vivant de notre rapport aux autres porte déjà, toujours, une signature de mémoires d’outre-tombe (Derrida 1988, 49; en gras, italiques dans le texte).

Une mémoire d’outre-tombe. N’est-ce pas ce sur quoi Cha revient lorsqu’elle parle de l’histoire de son peuple? Du martyre de Yu Guan Soon, qui avait vécu un traitement semblable à celui de Jeanne d’Arc et du militant coréen ayant assassiné le premier ministre du Japon, des emblèmes de la souffrance, sous l’imagination de Cha? « She calls the name Jeanne d’Arc three times. / She calls the name Ahn Joong Kun five times. / There is no people without a nation, no people without ancestry. There are other nations no matter how small their land, who have their independence » (Cha 2009, 28), écrit-elle. Nous sommes constitué·e·s de/par l’histoire de notre peuple et de nos icônes. Ces récits illustrent les possibilités ontologiques qui s’offrent non seulement à la narratrice, mais aussi au peuple coréen dans son ensemble. La mémoire des autres façonne notre propre mémoire. Chaque « histoire » prend une forme allégorique, qui se rapporte au peuple, et trouble ainsi les contours du personnel et du collectif.

Le brouillage s’opère également dans le rapport établi entre Yu Guan Soon et Jeanne d’Arc. Cha écrit : « The identity of such a path is exchangeable with any other heroine in history, their names, dates, actions, which require not definition in their devotion to generosity and self » (Ibid., 30). L’autrice tisse un parallèle historique et instaure un dialogue entre différentes formes d’oppression, ce qui contribue davantage à cette idée de la mémoire collective. Pour Cha, la mémoire est prédéterminée et partagée et la mémoire de chacun·e occupe celle d’un·e autre. Ce que Derrida souligne dans Mémoires est le lien entre la mémoire et le langage. À vrai dire, on ne saurait accéder au même monde de possibilités dans une autre langue. Pour Derrida, la réflexion est imbriquée dans la mémoire, qui elle est imbriquée à son tour dans la langue. Il n’y a donc pas de « sens hors mémoire » : « Qu’est-ce que la mémoire? Si l’essence de la mémoire intrigue entre l’être et la loi, quel sens peut-il avoir à s’interroger sur l’être et la loi de la mémoire? Ce sont des questions qu’on ne saurait poser hors les langues » (Derrida 1988, 33). La mémoire, pour Derrida (et pour Cha), se rapporte également à tous les usages du mot « histoire ». Si Cha et Derrida résistent à l’idée de la mémoire singulière, quels sont alors les principes et les mécanismes de la remémoration? Est-elle seulement possible? Et comment la mémoire prend forme ou se métamorphose dans une langue qui n’est pas la nôtre, dans une pratique et existence exophoniques? Le pouvoir hégémonique des langues suinte-t-il dans l’exercice de remémoration? Cha, qui est marginalisée plusieurs fois par le fait d’être une femme coréenne qui vit aux États-Unis, se prête à telle réflexion dans Dictée.

Résistance et remémoration

Avec Cha, ces questions trouvent leur réponse dans la subversion des rapports de pouvoir autour de la langue, dans l’insistance sur la répétition et avec les figures féminines, jusqu’alors effacées. Cha fait acte de résistance en introduisant l’histoire des femmes, souvent ignorées, et elle parvient ainsi à perturber les notions de l’Histoire. Les femmes dans Dictée, quoique colonisées et dictées par une Histoire, une langue et une culture dominantes qui ne sont pas les leurs, deviennent tout sauf des agents passifs. Cha autonomise ces sujets estompés de la mémoire collective et culturelle (Kim 1994, 17). Dictée est un site de résistance, où Cha demande au lectorat d’interroger leurs concepts du langage et de la lecture à travers l’opération de remémoration. Celle-ci revient à un travail de déterrement pour Cha : « Dead time. Hollow depression interred invalid to resurgence, resistant to memory. Waits. Apel. Apellation [sic]. Excavation. Let the one who is diseuse. Diseuse de bonne aventure. Let her call forth. Let her break open the spell cast upon time upon time again and again » (Cha 2009, 123; italiques dans le texte). Elle énonce le voile du silence (signifié par « the spell ») et la difficulté de l’acte de remémoration; elle illustre l’impossibilité dommageable de la transmission. Cha tente de ranimer le passé à travers le travail de remémoration et de l’écriture, mais ultimement de mettre fin à la répétition obsessive qui surplombe la narration :

Why resurrect it all now. From the Past. History, the old wound. The past emotions all over again. To confess to relive the same folly. To name it now so as not to repeat history in oblivion. To extract each fragment by each fragment from the word from the image another word another image the reply that will not repeat history in oblivion (Ibid., 33; je souligne).

L’extraction fragmentaire nécessite de revisiter les lieux et souvenirs traumatiques pour Cha. Elle se rappelle les manifestations étudiantes, les figures militantes, les expériences « personnelles ». Répéter permet à l’autrice d’évoquer la mémoire, de réifier l’histoire et d’insister sur le caractère ineffaçable et omniprésent des souvenirs, mais aussi sur leur rapport au langage.

L’Histoire, marquée par la colonisation, l’exil et la souffrance, comprend des conséquences matérielles. Cha déterre des exercices didactiques, des photographies de figures plus ou moins connues, une pétition signée par des Coréen·ne·s à Hawaii et envoyée au président Roosevelt, qui réclame aux États-Unis de venir en aide à leur nation, des fragments du journal de Hyung Soon Huo (sa mère), etc. L’autrice exhume le passé du peuple coréen pour démontrer son inscription sur le corps et la mémoire, et elle le fait à l’aide de l’écriture et de la lecture, du langage. Dans un commentaire sur sa démarche artistique, Cha rédige :

The main body of my work is with Language, “looking for the roots of the language before it is born on the tip of the tongue.” Since having been forced to learn foreign languages more “consciously” at a later age, there has existed a different perception and orientation toward language. Certain areas that continue to hold interest for me are: grammatical structures of language, syntax. How words and meaning are constructed in the language system itself, by function or usage, and how transformation is brought about through manipulation, processes as changing the syntax, isolation, removing from context, repetition, and reduction to minimal units (1992; je souligne).

Si son rapport au langage et ses réflexions sur celui-ci permettent à Cha de comprendre le pouvoir hégémonique d’une langue coloniale, Cha use de la mémoire pour explorer le passé. Walter Benjamin écrit que la mémoire « is the medium of that which is experienced, just as the earth is the medium in which ancient cities lie buried. He who seeks to approach his own buried past must conduct himself like a man digging » (2005, 576). Alors Cha creuse. Elle retourne incessamment au site archéologique pour exhumer son passé et elle creuse.

Voici l’intention de Cha : énoncer pour mettre un frein à la répétition de l’histoire. Quand Cha écrit : « Let her break open the spell cast upon time upon time again and again » (2009, 123; italiques dans le texte), l’autrice insiste encore sur l’importance de la répétition. La narratrice de Cha éprouve un sentiment de perte face à sa différence inassimilable (Cho 2011, 41). L’autrice l’exprime à travers cette obsession et compulsion à retourner au passé traumatique de la Corée. Dans Dictée, la non-linéarité de la narration ne peut qu’exprimer la hantise du passé qui s’impose sur le présent : « It is burned into your ever-present memory. Memory less. Because it is not in the past. It cannot be. Not in the least of all pasts » (Cha 2009, 45). Le chapitre qui présente la narratrice dans la foule des manifestations étudiantes établit ce parallèle avec le passé : « I am in the same crowd, the same coup, the same revolt, nothing has changed » (Ibid., 81). Plutôt que rester fidèle à l’histoire, Dictée s’attarde sur les écarts narratifs entre le discours dominant et la mémoire culturelle des Coréens diasporiques aux États-Unis (Cho 2011, 38), exprimés au moyen de tels passages, de présentation de lettres écrites au président Roosevelt ou de fragments de journal laissés sans explications. Cha comprend qu’une mémoire ne peut conserver le passé. La mémoire collective, l’histoire, se construit selon un cadre référentiel. Cha revient incessamment au passé afin de nier l’idée que l’histoire traumatique de la Corée appartient à la catégorie du passé, mais aussi pour ultimement le transcender.

Si Dictée dénonce la relation entre la domination et la langue, pourquoi est-il écrit en anglais? Il est clair que Cha comprend les dynamiques de dépossession. Elle sait que naviguer la langue à l’intérieur de son cadre prescriptif et de ses structures idéologiques est accepter de se soumettre à une forme d’autorité coloniale qui continue à régir les codes de son usage (Kang 1994, 87). Puisque l’autrice est une femme coréenne immigrante, elle est marginalisée sur plusieurs niveaux par l’anglais. Pour cette raison, Cha postule une métamorphose lacunaire de l’immigré·e en « bon » sujet, qui lui apparaît non seulement déloyale à sa propre expérience, mais également impossible. L’inclusion du sujet migrant (particulièrement la mère qui quitte son pays pour les États-Unis) repose sur sa capacité de remplacer « her material past with the promised future of American identification. Cha denies the immigrant body’s complete capitulation to the dominant social order » (Ibid., 50). Cha utilise son rapport exophonique à la langue pour articuler des techniques de subversion. Celles-ci s’expriment, en partie, à travers l’exercice de dictée. Cha a pleinement conscience qu’il agit comme « a model for the conversion of the individual into a subject of discourse through the repetition of form, genre, and example, and a metaphor for the many regulating reproductions to which the narrator is subject in spheres other than the educational » (Lowe 1994, 39). Pourtant, les fautes d’orthographe, en anglais et en français, et les syntaxes approximatives accusent de l’inassimilation totale de l’immigré·e. Cha réussit à donner un caractère subversif à son emploi de la langue en déformant la grammaire, en donnant la parole de manière métaphorique à des personnages qui ne s’articulent pas tout à fait en anglais, puis en confrontant le lectorat au même processus d’apprentissage d’un système de signification. Avec la présence du français, les notions de silence et d’aliénation apparaissent puisque le lectorat anglophone peine certainement à accéder à un niveau de compréhension satisfaisant. En démontrant une maîtrise du français et l’anglais et en tordant leurs règles grammaticales et syntaxiques, il devient possible pour elle de perturber l’hégémonie langagière à travers Dictée.

Conclusion

Avec Dictée, Cha propose une théorie qui se loge à l’intersection du langage, du trauma intergénérationnel et de la résistance. Cha se réapproprie le passé par le biais de la mémoire et du langage. Elle mêle le français, l’anglais, le coréen et le mandarin afin d’aliéner la personne qui lit et de l’immerger dans l’expérience d’apprentissage d’une langue coloniale. La figure de la diseuse exemplifie cette dynamique pénible et incarne également cette douleur d’être coupée de sa langue et d’un sens d’identité. Cha lie l’expérience de la diseuse et de femmes coréennes entre elles. Et elle joint les figures de la mère, des enseignant·e·s et des militant·e·s à la sienne. Cha fait acte de résistance en introduisant l’histoire de ces femmes. Elle parvient ainsi à politiser son propos, à insister sur le caractère collectif de l’expérience personnelle, sur cet enchevêtrement inextricable. La réappropriation du passé s’exerce également par la proéminence de la voix de femmes coréennes, par la perturbation de l’Histoire, et par l’étude des effets du colonialisme sur la langue. En faisant appel aux histoires du passé, Cha ressuscite ces souvenirs douloureux et refuse de les laisser sombrer dans l’oubli. Elle insiste sur la notion de l’articulation, affectée par une méconnaissance de la langue, et sur son rapport à l’identité. Parler est un testament de soi, de son histoire. Il importe, pour Cha, de songer à la manière dont le sujet s’exprime. Elle écrit dans un anglais et français intentionnellement imparfaits afin de contester et de troubler la notion de l’assimilation de l’immigrant·e. Cha permet aux sujets colonisés de se réapproprier la langue anglaise et de s’en servir contre la culture et l’idéologie dominantes. Dictée occupe brillamment le lieu de tension entre le personnel et le collectif, le soi et le monde, le corps et le langage.

  1. 1Au cours de ce texte, je choisis d’employer « displacement » au lieu de ses possibles traductions « déplacement », « délogement » ou « relocalisation » puisqu’elles ne portent pas en elle l’idée que ce soit contre le gré de la personne. « Displacement » évoque le sentiment de se retrouver dans un endroit étranger et de ne pas y appartenir, alors que déplacement met plutôt l’accent sur l’idée du transit.
  2. 2L’œuvre est souvent renommée Dictée par celleux qui la commentent. Toutefois, l’édition de University of California Press ne contient pas l’accent. Je n’ajouterai pas par contre la marque [sic] aux auteur·rice·s qui l’ajoutent.
  3. 3Dans le reste de l’article, j’assume ces caractéristiques du lectorat puisque Cha comptait sur celles-ci pour étayer ce qu’elle voulait démontrer.
  4. 4Il n’est pas mention du genre du·de la narrateur·rice dans Dictee puisqu’iel demeure inconnu·e et changeant·e au cours du récit. Pourtant, je choisis d’assumer sa forme féminine puisque le roman relate l’histoire de femmes et qu’iel partage des similarités indéniables à Theresa Hak Kyung Cha. Une narratrice maintient davantage la similitude à l’autrice et la cohérence du propos féministe du texte.