Cross-cultural Encounters, une exploration des rapports entre voyages et savoirs à l’âge des Lumières

(Compte-rendu spécial du numéro)

DESPOIX Philippe et Fetscher, Justus. Cross-cultural Encounters and Constructions of Knowledge in the 18th and 19th Century : Non-European and European Travel of Exploration in Comparative Perspective. Kassel University Press, 2004.

Publié sous la direction de Philippe Despoix, professeur de littérature comparée à l’Université de Montréal, et de Justus Fetscher, chercheur à l’Université de Berlin, Cross Cultural Encounters est un ouvrage collectif réunissant plusieurs textes de spécialistes européens et américains du 18e et du 19e siècle. Le recueil s’intéresse à l’élaboration du savoir dans le cadre des grands voyages d’exploration de l’époque des Lumières. Employant une méthode interdisciplinaire et comparatiste, les auteurs étudient le rôle décisif joué par les expéditions européennes dans la conquête scientifique du monde, ainsi que les effets des discours et savoirs émergeant de ces voyages. Ils analysent en outre les relations entre les disciplines des sciences humaines et des sciences de la nature.

La première partie de l’ouvrage s’intéresse aux pratiques de voyage de cultures non européennes. Par la comparaison de plusieurs traditions d’exploration à l’époque des Lumières, cette section conclut au caractère unique du projet européen de maîtrise du monde, aussi bien au niveau des modalités et objectifs des voyages, que des discours qui les entourent et des connaissances qu’ils visent. Les quatre premiers articles de la section cherchent à établir comment et à quelles fins se sont organisés des voyages de découverte depuis la Chine, le Japon, le Mashreq arabe – actuelle Syrie – et le Groenland (voyageurs Inuits), avant et pendant l’époque des Lumières. Ces textes sont suivis de deux articles consacrés à l’exploration européenne. Dans Mesure du monde et représentation européenne au XVIIIe siècle, Philippe Despoix analyse le processus de découverte de la longitude ayant permis à la Grande-Bretagne de disposer avant les autres nations d’une fondation scientifique certaine pour étendre sa domination territoriale. Dans European Geographic Societies and Ethonography (1821-1840), Harry Liebersohn narre la création des sociétés géographiques, qui ont pris la relève des institutions royales dans l’encadrement des voyages d’exploration au 19e siècle.

La comparaison opérée dans cette section entre les grands projets européens et les expéditions plus modestes organisées hors Occident permet d’éviter l’illusion d’une histoire universelle des voyages, où tous les peuples auraient obéi à des motifs politiques et scientifiques semblables lorsqu’ils partaient à la recherche d’autres cultures. En effet, la seconde moitié du 18e siècle correspond en Europe à la culmination des ambitions coloniales des grandes puissances, ce qui explique que les expéditions scientifiques soient alors fortement subventionnées par les gouvernements français, britannique et, dans une moindre mesure, espagnol. En Chine et au Japon, en revanche, la fermeture politique au monde extérieur pousse les rares voyageurs à viser des buts qui relèvent davantage de la sphère morale. Le monde islamique du 18e siècle ne partage pas non plus l’intérêt européen pour la maîtrise du globe et les voyageurs issus de cette région se situent plutôt dans un contexte de pèlerinages religieux et spirituels. Quant aux voyages d’Inuits au Danemark, ce n’est que par les récits des missionnaires danois qui les accompagnaient que le lecteur contemporain peut se faire une idée, imparfaite et fragmentaire, de leur vision. Il s’agit peut-être là l’un des premiers cas documentés de « regard croisé » engendré par la colonisation européenne.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée exclusivement à l’Europe et plus particulièrement aux pratiques discursives entourant les expéditions scientifiques de la fin du 18e siècle, ainsi qu’au rôle qu’elles ont joué comme matrice de relations interculturelles. Les analyses se concentrent sur les instances régulatrices de l’expérience et de la perception des voyageurs européens, examinant les contradictions qui caractérisent l’intérêt et le regard des explorateurs. Dans Exchange Strategies in the Travel Accounts of Cook’s Second Voyage, Vanessa Agnew souligne les stratégies qui ont permis aux explorateurs de justifier l’instauration de relations commerciales avec les populations des territoires qu’ils venaient contrôler. L’échange de cadeaux était vu comme le premier pas d’une relation cordiale devant mener à terme à un rapport économique mutuellement bénéfique. Les différents peuples étaient jugés en fonction de leur capacité ou de leur volonté à se conformer à ces règles d’échange inspirées de la pensée des Lumières.

Une autre piste explorée dans cette section est celle de la réception des récits de voyage par les penseurs des Lumières. Dans The Ambiguous Reception of Bougainville’s Voyage Around the World, Yasmine Maril note que le Voyage autour du monde a certes connu un important succès d’édition, mais que les philosophes de l’époque l’ont plutôt accueilli avec scepticisme, voire indifférence. Malgré leur modeste résonnance immédiate, les récits de Bougainville ont fini par exercer – comme ceux de James Cook – une influence décisive sur nombre d’écrivains des générations suivantes. C’est d’ailleurs la postérité littéraire des grands récits de voyage qui fait l’objet de la troisième partie de l’ouvrage.

La dernière section du livre vient compléter le tableau des explorations européennes du 18e siècle, par une analyse de leur influence sur l’imaginaire européen et américain des décennies suivantes. Le récit de voyage y est vu comme lieu de rencontre entre faits – mesurables, observables – et monde imaginaire. Dans From Panorama to Close-up : Adelbert von Chamisso’s Voyage Around the World, Assenka Oksiloff établit un parallèle entre les aventures fantastiques et scientifiques d’un personnage de conte, Peter Schlemihl, et les récits autobiographiques publiés par l’auteur de cette histoire lors de son voyage autour du monde quelques années plus tard. Si Peter Schlemihl balance entre le rôle de poète et celui d’homme de sciences, Adelbert von Chamisso a connu une évolution plus radicale encore. Renonçant dans un premier temps à ses idéaux littéraires au profit d’un modèle de pensée basé exclusivement sur les sciences de la nature, il revient en fin de vie à une conception plus nuancée, où la spéculation et la fantaisie n’ont pas moins de place que l’observation directe dans la compréhension de l’objet observé. Pris entre les désirs de classifier le monde de manière scientifique et besoin d’user de son imagination littéraire, von Chamisso opère une synthèse caractéristique du champ naissant de l’ethnographie.

Dans Savage navigation : Melville’s Inversion of Cook, Robert Stockhammer s’intéresse lui aussi aux tensions inhérentes au positivisme et à la volonté de maitriser la planète jusque dans ses moindres détails. Le roman Moby Dick, d’Herman Melville, offrirait une réintroduction de l’inconnu dans un monde dont les limites et les coordonnées géographiques sont contrôlées avec précision depuis les voyages scientifiques menés par des navigateurs tels que James Cook. L’emplacement toujours indéterminé de la baleine (qui ne se trouve sur aucune carte), ou encore la présence concrète de l’océan sont des éléments qui remettent en question la volonté d’une connaissance totalisante des explorateurs du siècle précédent. L’ouvrage se conclut sur cet exemple de déconstruction ou inversion du projet des Lumières, laissant entrevoir de riches voies de réflexion sur les liens entre les voyages scientifiques et l’élaboration de l’identité occidentale moderne, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis.