Marcel duelliste

La question des rapports entre héroïsme et littérature est primordiale dans le milieu au sein duquel le narrateur du Temps retrouvé projette d’écrire. L’engouement littéraire pour les vertus de l’intellectualisme et de l’héroïcité est à ce point central que, pour faire valoir son propre projet d’écriture, le narrateur doit s’en distancier, le dévaloriser, et montrer en quoi l’œuvre projetée lui sera résolument étrangère :

Je sentais que je n’aurais pas à m’embarrasser des diverses théories littéraires qui m’avaient un moment troublé — notamment celles que la critique avait développées au moment de l’affaire Dreyfus et avait reprises pendant la guerre, et qui tendaient à « faire sortir l’artiste de sa tour d’ivoire », et à traiter des sujets non frivoles ni sentimentaux, mais peignant de grands mouvements ouvriers, et, à défaut de foules, à tout le moins non plus d’insignifiants oisifs (« j’avoue que la peinture de ces inutiles m’indiffère assez », disait Bloch), mais de nobles intellectuels, ou des héros.1

L’une des esquisses du passage précité manifeste de manière encore plus nette l’hostilité du narrateur pour cette façon de concevoir la littérature et sa fonction sociale. Évoquant l’écrivain fictif Bergotte et l’écrivain réel Romain Rolland, qui avaient pris la plume pour défendre Dreyfus, il en vient à établir que leurs prétentions communes d’écrire « pour refaire l’unité morale de la nation » ou « pour le triomphe du droit » étaient des « excuses ». Celles-ci montraient que les auteurs en question « n’avaient plus de génie c’est-à-dire d’instinct » (TR, IV : 843), car « l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les excuses pour l’éluder » (TR, IV : 844).

Le narrateur de la Recherche entend prendre, contre l’air politiquement engagé du temps, le parti des inutiles fustigés par Bloch. Mais, quoi qu’il en dise, et quoi qu’en pense une grande partie de la critique proustienne, la question de l’héroïsme n’est est pas pour autant absente du cycle romanesque. En fait, les occasions de faire preuve de courage devant la mort furent excessivement fréquentes pour les hommes bien nés, les politiciens et les gens de lettres (critiques, écrivains, pamphlétaires, journalistes…) au cours des premières décennies de la IIIe République française. Cet héroïsme mondain et lettré, qui se pratiquait sur le pré où l’on croisait le fer, à moins que l’on ne s’y échange des coups de feu, est présent dans chacun des volumes composant À la recherche du temps perdu.

Quand vient le temps d’aborder la question du duel chez Proust, la Recherche est parfois citée, mais elle n’est jamais analysée. Les critiques adoptent le point de vue du biographe afin de rappeler encore et toujours que l’auteur fut un bretteur courageux et passionné. En plus de la célèbre rencontre avec Jean Lorrain, en 1897, au cours de laquelle Proust se montra « délicieusement héroïque » aux dires de Robert de Flers (« Lettre à Anatole France », citée par Tadié 1996 : 499), on sait que l’auteur est allé au moins six fois sur le terrain (Tadié 1996 : 500). Autour d’À la recherche du temps perdu, plusieurs écrits portent les traces de cet amour du combat singulier. Jean Santeuil raconte plus d’un épisode au cours duquel le protagoniste se cherche des témoins après avoir été offensé par quelque « Monsieur » (Proust 1971b (JS) : 687-688, 706-707, 728-731). Ce type d’« événement parisien » (Proust 1971b (JS) : 731), qui contribue à l’ascension mondaine du héros, est vécu à chaque fois par celui-ci avec un débordement d’enthousiasme juvénile dont les lignes suivantes donnent une bonne idée : « Jean sentant d’ailleurs la douce chaleur du feu le gagner avait besoin de se retenir pour ne pas danser, tant la perspective de ce duel qui marchait si rondement lui était délicieuse » (Proust 1971b (JS) : 728). Dans Le Figaro du 26 décembre 1907, Proust publia sous pseudonyme l’éloge funèbre de Gustave de Borda, célèbre maître d’armes et fervent duelliste qui fut l’un de ses témoins lors du combat contre Lorrain. Surenchérissant sur la valeur et l’héroïsme de ce « merveilleux duelliste », l’article compare notamment de Borda, ce « vieux brave » (Proust 1971a : 549), à « un chevalier du Romancero dont il avait la figure2» (Proust 1971a : 550). Profitant de l’anonymat pour parler de lui-même à la troisième personne, l’auteur souligne au passage la vénération quasi religieuse que lui inspirait ce maître ferrailleur de la IIIe République : « M. Marcel Proust, […] a toujours gardé pour [Gustave de Borda] un véritable culte » (Proust 1971a : 549). La correspondance fait de son côté régulièrement mention, avec une fierté ostentatoire, de la « manie des duels » (Proust 1991 : 75) que Proust avait étant jeune homme. Au crépuscule de sa vie, le mourant grabataire parlera encore, mi-attendri mi-menaçant, « de ce [qu’il a] tant aimé et que [sa] santé ne [l]’empêche nullement de renouveler : un duel » (Proust 1993 : 352).

Proust ne fut pas, tant s’en faut, un cas exceptionnel. Dans son analyse du discours social en 1889, Marc Angenot rappelle que les journalistes se montraient à l’époque tout particulièrement batailleurs : « Confondant avec aplomb vérité et “virilité”, le “grand journaliste” est toujours disposé à payer de sa personne. Tous ses articles sont des défis en duel, offerts à l’appréciation publique. D’un journal à l’autre, on attend que l’adversaire “recule” lâchement ; on le défie selon les règles jusqu’à ce qu’il vous provoque ou se déconsidère » (Angenot 1989 : 545). Les écrivains et autres hommes de lettres ne furent pas en reste. Parmi les devanciers et les contemporains de Proust, en plus de Lorrain déjà cité, Barrès, Daudet, Drumont, Dumas, Hugo, Lamartine, Maurras, Moréas, Proudhon, Rochefort, Sarcey et Vallès, pour ne nommer que quelques noms célèbres, s’adonnèrent à la pratique du combat singulier potentiellement mortel. Dans la plupart des cas, ce fut, comme pour Marcel Proust, à plusieurs reprises.

Les années allant de 1870 à 1914 furent marquées par une extraordinaire reviviscence de la pratique du duel, vogue qui aurait bénéficié « du militarisme d’une Troisième République marquée par la défaite […] et du développement d’une éthique héroïque plaçant l’épée au centre de son imagerie3» (Guillet 2007 : 64). L’historien américain Robert A. Nye dénombre en moyenne deux cents combats par année entre 1875 et 1900, avec des pointes pour certaines années pouvant atteindre jusqu’à trois cents rencontres (Nye 1993 : 185). À cela s’ajoutent les duels gardés secrets (ce fut le cas pour la plupart de ceux provoqués par la compromission d’un honneur féminin), ainsi que les duels de province, qui n’ont pas encore été dénombrés systématiquement par les historiens. On croyait à l’époque — avec raison — qu’il était relativement peu probable de trouver la mort à la suite d’une rencontre sur le terrain. Alors que, selon Gabriel de Tarde, une rencontre sur trente-cinq a des suites fatales (Tarde cité par Jeanneney 2004 : 39), neuf duels répertoriés sur dix se sont terminés sans même une égratignure4. Il n’en reste cependant pas moins que les cas de blessures graves et de morts survenues sur le terrain jouissent d’une grande publicité, et qu’une série d’exemples illustres, constamment rappelés, alimentent l’imaginaire5. L’historien Jean-Noël Jeanneney remarque avec justesse : « Chaque duelliste qui entre dans l’arène sait qu’il court un sérieux danger et il entretient forcément dans sa mémoire bien des drames antérieurs » (Jeanneney 2004 : 43).

La question, c’est le moins qu’on puisse dire, préoccupe l’époque. Les combats défraient la chronique des journaux, ils suscitent plus d’une quinzaine de projets de loi qui sont présentés aux chambres et accompagnés de débats parlementaires (Guillet 2007 : 55). On leur consacre des ouvrages divers, allant de l’annuaire au code en passant par l’histoire, l’étude sociologique et les recueils d’anecdotes. Les mémoires leur font une bonne place, de même que le théâtre et que le roman (Guillet 2008). S’il est légitime de penser, avec François Billacois, que le duel est un « phénomène social total » (1986 : 7) comparable à ceux analysés par Marcel Mauss, force est de reconnaître qu’à la Belle Époque, il est essentiellement un objet de discours et de mise en scène. Déjà fort spectaculaire par le rituel qui entoure l’affrontement proprement dit, le duel est, dans la plupart des cas, objet de tapage médiatique :

Assurant une parfaite lisibilité à des conflits auxquels la presse apporte une grande résonance, le duel offre une théâtralité dont les ressorts sont aisément exploitables dans des récits qui viennent concurrencer les feuilletons du rez-de-chaussée des journaux. Le récit du duel et parfois sa représentation sous forme d’image prend le pas sur sa réalité et devient l’élément principal du rituel ; d’où les accusations de mascarade souvent proférées à l’encontre de cette coutume (Guillet 2007 : 65).

Visant à défendre l’honneur et à redresser les torts qui ont été commis en en demandant réparation, le duel est, sous la IIIe République, une représentation de l’héroïsme, ou plutôt d’un type d’héroïsme particulier, qui suscite des prises de position fortement polarisées. À ceux qui y voient la manifestation du « cœur chevaleresque » français dans l’époque moderne répondent ceux qui le tiennent pour une « oligomanie » (Pierre Larousse), « une épave de la féodalité » (Tarde), « une nécessité stupide » (Maupassant) ou encore pour une « blague […] à vomir » (les Goncourt)6.

Cette opposition binaire se retrouve dans le domaine des œuvres littéraires. Deux traditions dans la manière de mettre en scène le duel se concurrencent en ces années. D’un côté, des œuvres romantiques, post-romantiques et populaires exploitent, souvent avec un immense succès, la figure du bretteur héroïque. Tels sont Don César de Bazan, d’Artagnan, le Capitaine Fracasse, Cyrano de Bergerac, Pardaillan, etc. De l’autre côté, la veine du réalisme critique présente le duel sous un jour comique, grotesque, lamentable et/ou cynique. Des scènes ou des tirades montrant des affrontements faussement héroïques dépourvus de véritables raisons d’être, au cours desquels triomphent la bêtise, la lâcheté, la vanité et l’appât du gain, sont présentes, entre autres, dans Le Rouge et le noir, Lucien Leuwen, La Rambouilleuse, Le Père Goriot, LÉducation sentimentale, PotBouille, Bel Ami et Le Bachelier.

Il n’y a dès lors rien de surprenant à voir la Recherche aborder la question du duel. Le passage qui y fait la plus large place semble à première vue rattacher le cycle proustien à la tradition du réalisme critique. Dans Sodome et Gomorrhe, le narrateur rapporte comment le baron de Charlus organise un faux combat contre un officier de Doncières pour s’attacher les faveurs de son jeune amant, le violoniste Morel. C’est là le cas typique de « duel pour rire7», qui participe de ce que Morel nomme « les mensonges, les ruses infernales de ce vieux forban » (SG, III : 452). Une isotopie théâtrale organise tout le passage. Le baron, qui envoie le narrateur chercher Morel, le prévient : « vous pourrez éviter un gros drame » (SG, III : 451). Une fois Morel arrivé auprès de son protecteur, les explications données par Charlus sont invraisemblables, mais prennent auprès du jeune homme comme « les vieux trucs auprès du public des théâtres » (SG, III : 455). Plus loin, Charlus se place lui-même dans la position de celui qui donnera un spectacle surpassant celui que peuvent offrir les plus grands comédiens du temps :

« Je crois que ce sera bien beau, nous dit-il sincèrement, en psalmodiant chaque terme. Voir Sarah Bernhardt dans LAiglon, qu’est-ce que c’est ? du caca. Mounet-Sully dans Œdipe ? caca. Tout au plus prend-il une certaine pâleur de transfiguration quand cela se passe dans les Arènes de Nîmes. Mais qu’est-ce que c’est à côté de cette chose inouïe, voir batailler le propre descendant du Connétable ? » Et à cette seule pensée, M. de Charlus ne se tenant pas de joie, se mit à faire des contre-de-quarte qui rappelaient Molière, nous firent rapprocher prudemment de nous nos bocks, et craindre que les premiers croisements de fer blessassent les adversaires, le médecin et les témoins. « Quel spectacle tentant ce serait pour un peintre ! Vous qui connaissez M. Elstir, me dit-il, vous devriez l’amener » (SG, III : 456-457).

En plus de la référence à Edmond Rostand, particulièrement significative dans ce contexte, Charlus associe son entreprise au vaudeville : une fois que Morel est parvenu à écarter définitivement le danger d’un combat, le baron invite en ces termes Cottard, qui avait accepté de lui servir de témoin : « Vous allez prendre quelque chose avec nous, comme on dit, ce qu’on appelait autrefois un mazagran ou un gloria, boissons qu’on ne trouve plus comme curiosités archéologiques, que dans les pièces de Labiche et les cafés de Doncières. Un “gloria” serait assez convenable au lieu n’est-ce pas ? et aux circonstances, qu’en dites-vous ? » (SG, III : 459)

À partir de ce seul extrait, il serait possible de croire que le chef-d’œuvre littéraire moque les comportements belliqueux de Proust, ainsi que les prises de position positives à l’égard du duel adoptées dans son roman de jeunesse, son article du Figaro et sa correspondance. Mais le rapport au duel qui s’élabore dans la Recherche n’est pas si simple. Le caractère vaudevillesque du faux combat charlusien entre en tension avec d’autres façons de thématiser les rencontres sur le terrain.

Le personnel romanesque sur le pré

Le faux duel de Charlus est en fait une exception dans l’économie globale du cycle romanesque. Du Côté de chez Swann au Temps retrouvé, les personnages masculins d’importance et de qualité sont tous, à un moment où à un autre, témoins et duellistes dans de vrais et de sérieux combats. Selon le narrateur, Charlus ne s’est pas toujours contenté de « gesticuler devant l’enivrante idée de se battre » (SG, III : 457) comme il le fait au café de Doncières. Le duel est pour le baron un « exercice […] qui par soi-même l’enchantait, et dont il ne se priverait pas sans regret. Et en cela d’ailleurs il était sincère, car il avait toujours pris plaisir à aller sur le terrain quand il s’agissait de croiser le fer ou d’échanger des balles avec un adversaire » (SG, III : 457). Charlus a également été le témoin d’un autre personnage de premier plan du cycle : Swann8. Ce dernier a par ailleurs eu plusieurs autres duels avec d’autres témoins que Charlus, comme le montre notamment le passage d’Un amour de Swann où le personnage, au plus fort de sa jalousie pour Odette, perd tout intérêt pour ses vieux amis : « Il ne regarda le général de Froberville et le marquis de Bréauté qui causaient dans l’entrée que comme deux personnages dans un tableau, alors qu’ils avaient été longtemps pour lui les amis utiles qui l’avaient présenté au Jockey et assisté dans des duels » (CS, I : 321). On ne sait pas si Robert de Saint-Loup a ferraillé sur le pré, mais la Duchesse de Guermantes rapporte qu’il a voulu « se battre » avec un officier de Méséglise à cause de Gilberte (TR, IV : 604). Il a aussi servi de témoin à quelques reprises.

Enfin, plusieurs passages évoquent les duels qu’a eus le narrateur. Dans la première partie de Sodome et Gomorrhe, au moment où il craint d’être surpris en train d’espionner les ébats amoureux de Charlus et de Jupien, Marcel a les pensées suivantes, qui sont destinées à lui redonner courage : « il ferait beau voir, pensai-je, que je fusse plus pusillanime, quand le théâtre d’opérations est simplement notre propre cour, et quand, moi qui me suis battu plusieurs fois en duel sans aucune crainte, au moment de l’affaire Dreyfus, le seul fer que j’aie à craindre est celui du regard des voisins qui ont autre chose à faire qu’à regarder dans la cour » (SG, III : 609). Dans ce passage, la question du duel est mentionnée en passant, pour souligner comment la crainte d’être surpris en position honteuse peut en venir à surpasser la crainte de mourir. L’extrait n’en est pas moins riche d’une importante quantité d’informations sur les conceptions proustiennes, non seulement du duel et de son importance sociale, mais aussi du courage et de la droiture, et donc d’une forme d’héroïsme. Il évoque le fait que le narrateur n’avait eu « aucune crainte » lors des duels, manière de mettre en lumière son courage face à la mort possible. Il parle en outre de la cause du duel : l’affaire Dreyfus. Tout dans le roman porte à croire que le narrateur était partisan de la révision du procès, ce qui fait implicitement de lui le noble défenseur du caporal, prêt à mettre sa vie en jeu pour que la cause de l’homme injustement condamné triomphe. Il n’est dès lors pas possible de placer ces duels sous le signe de l’égoïsme cynique ou de la bêtise, comme chez Stendhal, Balzac, Flaubert ou Maupassant : la pratique du combat singulier est bel et bien placée, dans le roman proustien, sous le signe d’un héroïsme altruiste, à la fois social et politique. Si, pour le narrateur proustien, il est littérairement médiocre de mettre sa plume au service de la bonne cause comme le font Bergotte et Romain Rolland, il est en revanche tout à fait louable d’y risquer sa vie.

Ceci dit, le duel et l’héroïsme qui peut lui être rattaché n’en sont pas pour autant simplement valorisés par le narrateur. Ils posent problème dans l’économie du roman, mettant notamment sous tension la philosophie esthétique qui est construite dans et par le texte. C’est ce que révèle le fait que des rencontres sur le terrain sont constamment évoquées dans le récit, mais sans jamais être mises à l’avant-plan par le narrateur. Le duel est présent dans tous les tomes du cycle, mais, contrairement aux autres sujets d’importance abordés par le narrateur, il n’est jamais l’objet d’une longue dissertation. Les souvenirs qu’il réactualise chez le narrateur ne donnent lieu à aucun récit. Le duel est présent, mais de biais ; il est constamment évoqué, mais jamais décrit, ce qui est en soi significatif. Le duel semble toujours accessoire : il est convoqué pour parler d’autre chose. Rappeler que Saint-Loup fut témoin au cours d’une rencontre, comme le fait le narrateur dans À lombre des jeunes filles en fleurs, sert uniquement à insister sur le raffinement vestimentaire du jeune noble, qui monopolise l’attention générale en toutes circonstances : « on savait que ce jeune marquis de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance. Tous les journaux avaient décrit le costume dans lequel il avait récemment servi de témoin au jeune duc d’Uzès, dans un duel » (JF, I : 729-730).

Comparer avec le duel

Le duel est également évoqué dans le cycle sur le mode de la comparaison, de manière à clarifier un propos portant sur une réalité sociale plus complexe, sur une abstraction ou sur une nuance psychologique plus difficile à saisir pour le lecteur postulé que ne l’est, du moins dans la logique de la narration proustienne, l’affrontement armé entre deux hommes de qualité. Pour faire comprendre l’une des subtilités de l’affrontement sans merci qui oppose les Guermantes et les Courvoisier sur le terrain de la mondanité, le narrateur parle par exemple d’un « renversement consécutif [qui] neutralisait ce qui vous avait paru être concédé, le terrain que vous aviez cru gagner ne restait même pas acquis comme en matière de duel, les positions primitives étaient gardées » (CG1, II : 445). Si le duel n’est pas ici au centre du propos, s’il ne constitue pas l’objet de l’exposé, il est tenu pour le prototype d’une expérience partagée, présumée connue du lecteur, et qui a, pour cette raison même, une valeur heuristique : elle sert à élucider l’autre phénomène, plus difficilement compréhensible, qu’est la lutte entre deux familles pour l’obtention et la conservation du capital mondain. L’écriture présente ainsi le duel sous un jour éminemment paradoxal : sa pratique est à la fois donnée pour héroïque et supposée commune à tous.

Le duel et la paresse

Quand vient le moment de parler des répercussions, ou plutôt de l’absence de répercussions, qu’une mort potentiellement prochaine peut avoir sur le comportement de l’aspirant écrivain paresseux sous les traits duquel Marcel se décrit constamment, le duel est encore convoqué, cette fois en tant que situation prototypique où la vie est sérieusement mise en danger. Ce motif avait déjà été développé dans Jean Santeuil. À l’idée qu’un duel dans lequel il s’est engagé pourrait bientôt le faire passer de vie à trépas, le héros veut

aller se recueillir dans une chambre, écrire ses dispositions relativement aux divers souvenirs qu’il désirait laisser, et surtout écrire enfin cette pièce de vers qui depuis quelques années s’était peu à peu achevée dans sa tête et qu’il eût souhaité être publiée après sa mort, pour qu’il restât du moins quelque chose de cette vie intérieure que personne n’avait connue et pour témoigner que, s’il n’avait pas laissé d’œuvres comme littérateur ou comme peintre, ce n’était pas faute d’une nature vraiment riche, mais par les entraves que la paresse, la mondanité, la maladie, les plaisirs avaient mises à son développement (Proust 1971b (JS) : 706).

Puis, le narrateur constate que « même la gravité des circonstances ne pouvait pas faire que Jean trouvât tout d’un coup en lui une force capable de le faire lever quand il était dans un bon fauteuil au soleil, d’aller s’enfermer seul dans une chambre devant un bureau, à faire l’effort de penser » (Proust 1971b (JS)1971 : 707). De même, le narrateur d’Albertine disparue constate :

C’est de cette façon qu’autrefois, quand quelque visite aimable m’empêchait de travailler, si le lendemain je restais seul je ne travaillais pas davantage. Qu’une maladie, un duel, un cheval emporté, nous fassent voir la mort de près, nous aurions joui richement de la vie, de la volupté, de pays inconnus dont nous allons être privés. Et une fois le danger passé, ce que nous retrouvons, c’est la même vie morne où rien de tout cela n’existait pour nous (AD, IV : 65).

L’emploi de la première personne du pluriel montre encore une fois que, du point de vue adopté par le narrateur, le duel est une expérience partagée au cours de laquelle chacun a pu voir la mort de près et mesurer les faibles conséquences réelles que cette disparition appréhendée avait sur les habitudes et le cours de la vie de tous les jours. L’affrontement sur le pré est encore une fois présenté de manière ambiguë, à la fois comme une circonstance exceptionnelle, aux conséquences potentiellement irréparables, et comme un non-événement, sans aucune répercussion sur le déroulement morne et déceptif de la quotidienneté.

Le duel minimisé

Constamment évoqués dans cette vaste entreprise de sauvetage du temps perdu et de la vie passée qu’est le cycle de la Recherche, les duels sont certes rappelés, mais d’une manière qui les place implicitement, et paradoxalement, du côté de ce qui ne mérite pas d’être conservé en mémoire, d’être objet du roman à part entière. En plus de ne jamais s’étendre à en faire le récit détaillé et de l’évoquer d’une manière continuellement détournée mettant en valeur autre chose, Marcel affecte à plusieurs reprises de dénier à ses duels quelque véritable importance que ce soit. C’est ce qui arrive dans le passage suivant, au cours duquel le narrateur vieilli, revenant du sanatorium où il a passé de nombreuses années, glose, toujours sur un mode généralisant, en voyant l’un de ses anciens ennemis qui ne se souvient plus avoir eu autrefois avec lui une querelle :

Et nos notions sur lui sont si vagues ou si bizarres, et correspondent si peu à celles qu’il a de nous, que nous avons entièrement oublié que nous avons failli nous battre en duel avec lui, mais nous rappelons qu’il portait, enfant, d’étranges guêtres jaunes aux Champs-Élysées dans lesquels, par contre, malgré que nous le lui assurions, il n’a aucun souvenir d’avoir joué avec nous (AD, IV : 545).

Ce maintien du duel dans une position d’arrière-plan s’accorde avec la philosophie esthétique de Proust, qui fait passer la vie spirituelle et intérieure avant les réalisations de la vie extérieure et mondaine. Tout ce qui relève de l’action héroïque ou d’un mode de vie aventureux est dévalorisé au profit des découvertes réalisées grâce, notamment, à la mémoire involontaire. Voilà ce qu’expose le narrateur dans cet autre passage du Temps retrouvé :

mes inquiétudes au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j’avais reconnu inconsciemment le goût de la petite madeleine puisqu’à ce moment-là l’être que j’avais été était un être extra-temporel, par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. Il ne vivait que de l’essence des choses, et ne pouvait la saisir dans le présent où l’imagination n’entrant pas en jeu, les sens étaient incapables de la lui fournir ; l’avenir même vers lequel se tend l’action nous l’abandonne. Cet être-là n’était jamais venu à moi, ne s’était jamais manifesté, qu’en dehors de l’action, de la jouissance immédiate, chaque fois que le miracle d’une analogie m’avait fait échapper au présent (AD, IV : 450).

De ce point de vue, le duel serait l’un de ces événements mondains qui détournent de la vocation d’écrivain, de l’art et du moi véritable et qui contribuent à masquer le sens réel de la vie. L’héroïsme consisterait, dans cette perspective, non pas à se battre avec courage sur le pré, mais à s’abstraire de toute cause d’investissement dans la vie mondaine pour parvenir à réaliser son grand œuvre.

Toutefois, l’héroïsme lié au duel n’est pas si facilement évacuable. Il continue à exercer son prestige sur le narrateur proustien. Le passage suivant, tiré de La Prisonnière, synthétise sans doute mieux que tout autre les principales ambiguïtés qui sont sous-tendues par la mise en texte du duel dans À la recherche du temps perdu :

Je tenais de ma grand-mère d’être dénué d’amour-propre à un degré qui ferait aisément manquer de dignité. Sans doute je ne m’en rendais guère compte et à force d’avoir entendu depuis le collège les plus estimés de mes camarades ne pas souffrir qu’on leur manquât, ne pas pardonner un mauvais procédé, j’avais fini par montrer dans mes paroles et dans mes actions une seconde nature qui était assez fière. Elle passait même pour l’être extrêmement, parce que n’étant nullement peureux, j’avais facilement des duels, dont je diminuais pourtant le prestige moral en m’en moquant moi-même, ce qui persuadait aisément qu’ils étaient ridicules (P, III : 794).

Le duel va ici contre la nature première et essentielle héritée de la grand-mère. Il participe de la méconnaissance du moi véritable qui est masqué aux yeux de l’entourage par le moi superficiel engagé dans la vie sociale. L’obtention de réparations sur le pré est de plus une forme d’héroïsme fausse, pratiquée par imitation, qui n’est l’apanage de personne. À ce titre, il mérite d’être moqué, rendu ridicule, comme le fait le protagoniste devant ses pairs, et comme le fait aussi le narrateur au moment où il rapporte le faux duel du baron de Charlus. Mais la « nature » montrée par Marcel aux moments où il se bat en duel n’est pas moins « assez fière », et le narrateur ne manque pas de préciser qu’il n’était « nullement peureux ». D’ailleurs, si Marcel pouvait, comme le rapporte le narrateur, diminuer le « prestige moral » de ses duels en s’en moquant, c’est que, forcément, le jeune homme qui se battait et le vieil homme qui se remémore l’époque où il se battait reconnaissent tous les deux à ces combats répétés une forme indéniable de « prestige moral ».

La présence du duel dans la Recherche montre comment, sous la IIIe République, la question de l’héroïsme était sujet d’ambivalence. D’une part, la rencontre sur le pré était tenue pour théâtrale et risible, mais d’autre part elle était aussi sensée révéler la véritable trempe morale d’un homme, mettre en lumière le courage dont il pouvait faire preuve, la générosité qu’il pouvait mettre à faire triompher les valeurs de vérité, de justice, de noblesse. C’est là l’indice d’un monde et d’un groupe social qui avaient besoin de se reconnaître en un modèle d’héroïcité tout en sachant que dans leur position, compte tenu de leurs moyens et de leurs traditions, cet héroïsme ne pouvait être que défaillant. La pratique du duel était cette chose éminemment auto-contradictoire qu’est un héroïsme de convention, dont on se moque sans cesser pour autant de le valoriser, de le pratiquer, de s’en glorifier et, parfois, d’en mourir.

  1. 1Marcel Proust, Le Temps Retrouvé, dans À la recherche du temps perdu III, édition établie sous la direction de Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, p. 460. Désormais, les références à cet ouvrage seront placées entre parenthèses dans le corps du texte et seront indiquées par les numéros de tome et de page précédés par le sigle indiquant le volume désigné : CS = Du Côté de chez Swann ; JF = À lombre des jeunes filles en fleurs ; CG = Du Côté de Guermantes ; SD = Sodome et Gomorrhe ; P = La Prisonnière ; AD = Albertine disparue ; TR = Le Temps retrouvé.
  2. 2Jean Béraud, l’autre témoin de Proust dans l’affaire Lorrain, est de son côté présenté comme l’« un de nos derniers chevaliers » (Proust 1971a : 550).
  3. 3Dans ce passage, Guillet synthétise l’une des thèses développées dans Gabriel de Tarde, « Le duel », dans Études pénales et sociales, Paris, Masson, 1892, p. 1-83.
  4. 4Statistiques tirées de Claire Vidalet, Le duel dans la société civile française à la fin du XIXe siècle (18801899), mémoire de maîtrise sous la direction de Christophe Charle, Université Paris I, 2003, p. 56 (cité par Guillet, 2007 : 64).
  5. 5Dans le domaine littéraire, c’est notamment le cas pour les poètes russes Pouchkine et Lermontov qui trouvèrent tous deux la mort sur le pré, respectivement en 1837 et en 1841.
  6. 6Toutes les citations qui précèdent proviennent de Jeanneney 2004.
  7. 7Cette expression était en vogue au cours de la IIIe République parmi les nombreux publicistes qui cherchaient à discréditer l’institution du duel.
  8. 8C’est dans La Prisonnière que le baron se remémore : « Ah ! J’ai eu de l’agrément avec ce ménage-là [Swann et Odette] ; et, naturellement, c’est moi qui ai été obligé d’être son témoin contre d’Osmond, qui ne me l’a jamais pardonné » (P, III : 804).