« Ma quête, c’est la vérité du présent », entretien avec Taleb Alrefai

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Taleb Alrefai est né au Koweït en 1958. Il enseigne l’écriture créative à l’Université Américaine de Koweït (American University of Kuwait) et occupe un poste de responsabilité au Conseil national de la culture, des arts et des lettres du Ministère koweïtien de l’Information. Depuis 1992, il a fait paraître sept recueils de nouvelles, cinq romans et une pièce de théâtre. En 2002, il a été couronné du Prix national koweïtien de Littérature (Kuwaiti State Prize for Literature) pour son roman The Scent of the Sea, dans lequel il traite de l’oppression des femmes, notamment des victimes d’abus sexuels et d’incestes. En 2009, il a présidé le jury de l’International Prize of Arabic Fiction. Ses œuvres sont régulièrement promues par la revue littéraire indépendante londonienne, Banipal Magazine, qui diffuse en anglais la littérature arabe contemporaine[1]. Publié en 2014, Ici même est son premier roman traduit en français ; il est paru aux éditions Actes Sud en 2016.


Isabelle Bernard et Waël Rabadi : Taleb Alrefai, parlez-nous de vos débuts dans l’écriture.

Taleb Alrefai : C’est pendant mes études à la Faculté d’ingénierie et du pétrole (College of Engineering and Petroleum) de l’Université du Koweït (Kuwait University) que j’ai commencé à écrire des nouvelles pour les journaux des étudiants. J’ai obtenu mon diplôme d’ingénieur civil en 1982 et j’ai commencé à travailler sur des chantiers de construction. J’ai occupé tous les postes jusqu’à devenir chef de projet. À cette époque, j’ai côtoyé de nombreux corps de métiers quotidiennement : la vie des travailleurs immigrés que je dépeins dans The Shade of the Sun vient de là, de cette expérience. Le Koweït se bâtissait et j’étais sur le terrain. J’ai continué à écrire : mon premier recueil de nouvelles, Live Long Abu ‘Ujjaj, est sorti en 1992. Depuis que j’occupe ce poste[2] au Conseil national de la culture, des arts et des lettres du Ministère koweïtien de l’Information, je me consacre entièrement à la lecture et à l’écriture. Tous les matins, dans le bureau où je vous reçois aujourd’hui et que je décris dans Ici même, je m’installe devant mon ordinateur et j’écris jusqu’en début d’après-midi. Je l’ai écrit : « l’écriture est le salut de mon âme, je vis avec elle et par elle, sur le fil suspendu de mes jours » (Alrefai, 2016 : 45).

Aujourd’hui, vous êtes l’un des seuls auteurs koweïtiens accessibles au lectorat francophone. Publié en 2014, Fî l’hunâ, déjà traduit en anglais (Here and Now), est votre premier roman traduit en français. Comment est né ce projet de traduction ?

Très simplement. La traductrice a lu mon roman et a tout de suite pris contact avec mon ami Farouk Mardam-Bey[3]. Avec Mathilde, nous nous sommes rencontrés à l’occasion du Salon du livre d’Abu Dhabi et nous nous sommes entretenus trois fois lors de longues séances de travail. Puis, nous avons principalement travaillé par courriel : Mathilde m’écrivait lorsqu’elle avait des questions.

Vous êtes un auteur très engagé[4] : l’ensemble de votre œuvre aborde des sujets de société épineux[5], s’interrogeant et s’insurgeant sur la condition féminine (The Scent of the Sea, paru en 2002 ou Samar’s Words paru en 2006, Here and Now en 2014) ou sur celle des travailleurs immigrés dans votre pays (Shade of the Sun paru en 1998).

Je pense que les arts en général, la littérature, la peinture, le cinéma sont des ponts qui relient les hommes : entre nous, nous n’avons que cela à échanger. Et c’est le plus important ! Je me réjouis vraiment que ce roman, Ici même, construise un pont, un lien peut-être ténu, mais qui existe, entre mes compatriotes et le reste du monde. Je voudrais ajouter que je suis très heureux que mon roman soit traduit en français et qu’il soit lu par des lecteurs occidentaux. Je désire que le personnage de Kawthar soit perçu comme une femme libre. Il faut que l’Occident sache que certaines femmes s’engagent dans des combats sans fin, et parfois mortels. Kawthar est un personnage créé afin que ma société parvienne à offrir cette liberté à ses enfants, garçons et filles !

Quelle image de votre pays[6] souhaitez-vous donner avec vos romans ?

Je souhaiterais dessiner une vraie image de la condition humaine et sociale au Koweït, car, à mon avis, la littérature doit avoir pour but principal de donner cette image, authentique et documentée, de la vie. Si vous cherchez à connaître l’existence des hommes pendant la période nassérienne, je vous dirais de lire Naguib Mahfouz, si vous voulez connaître la vie des Syriens, je vous dirais de vous référer à Saadallah Wannous ! Pour faire le tour de la question palestinienne, lisez Mahmoud Darwich ! De mon côté, j’aspire à être la voix de mon pays : j’écris la société koweïtienne. Tous mes mondes romanesques parlent du présent koweïtien. Pour l’écrire ce présent vivace et vécu, il m’est impossible de ne pas citer les deux millions d’étrangers qui vivent ici avec nous. De fait, je m’intéresse aux étrangers, qu’ils soient ou non arabes, qui partagent notre quotidien. Il n’y a plus désormais de maison koweïtienne sans une femme de ménage philippine ou un chauffeur indien… Il faut admettre que la main-d’œuvre étrangère vit au cœur du domicile des Koweïtiens, que des générations entières de mes compatriotes ont été bercées par les bras de Philippines ou d’Indiennes… J’écris et je décris mon pays par amour de lui, bien sûr, c’est pour cela que je donne du Koweït une image franche et vraie, qu’elle concerne la condition de la femme, sa relation avec les hommes, l’enfance, les travailleurs immigrés… Ma quête, c’est la vérité du présent.

Entre 2003 et 2008, vous avez publié de nombreux articles et travaux critiques dans la presse nationale, dans Al-Hayat et Al-Jarida Kuwaiti, et surtout dans le mensuel dédié aux arts, Jaridat Al-Fonoon lorsque vous étiez directeur de publication. Vous enseignez l’écriture imaginative à des artistes en herbe à l’Université. Vous êtes par ailleurs à l’initiative de la création d’Al-Multaqa al-Thakafi, un cercle de rencontres culturelles et artistiques. Parlez-nous de votre investissement passionné dans la vie culturelle koweïtienne.

Effectivement, depuis 2012, je reçois périodiquement à mon domicile du quartier de Sourra et en compagnie de mon épouse, Shorouq Al-Sawan, des artistes, des chercheurs, des universitaires, des journalistes et des passionnés de toutes nationalités pour discuter de sujets littéraires et culturels, aider à la publication et à la diffusion d’œuvres… C’est la 5e Saison de ce Salon dont la principale mission est de promouvoir la culture dans sa diversité, à travers des rencontres et des débats… L’an dernier, avec la collaboration de l’Université Américaine (AUK), nous avons créé le Prix Al-Multaqa pour la nouvelle (short story) arabe. Ce qui m’intéresse le plus, c’est néanmoins l’écriture…

Alors, revenons à Ici même. Dans ce roman, le lecteur plonge dans l’intériorité d’une jeune femme moderne : comment avez-vous travaillé pour rendre crédible ses pensées, ses rêves, ses douleurs, ses désirs ?

Vous savez (rires), je vis entouré de femmes ! Je suis marié et père de trois filles que j’adore ! Mon épouse Shorouq se tient fidèlement à mes côtés et ma mère[7] m’a beaucoup influencé ! Je considère que la femme est un modèle, le plus beau modèle, pour les hommes et les femmes et cela, dans beaucoup de domaines. J’adore le monde féminin et j’ai beaucoup d’amies. En plus, avant d’aborder un travail d’écriture sur la femme, je fais énormément d’études, je lis beaucoup. Lorsque j’ai écrit mon roman The Scent of the Sea, je me suis documenté jusque dans des livres de médecine ! J’ai assisté aux trois accouchements de ma femme, j’ai partagé avec elle ce moment intense depuis les toutes premières douleurs des contractions jusqu’à la naissance de mes enfants ! En fait, en tant qu’écrivain, mon principal défi est qu’une lectrice arrive à croire que mon roman a été écrit par une femme ! (Rires). Une grande partie de mes œuvres défend les droits des femmes (mariage, divorce…).

Il existe aujourd’hui dans les Lettres francophones, une écriture typiquement féminine, une écriture du corps, authentique et crue, subversive (nous pensons à Ernaux, Arcan, Despentes…) : la connaissez-vous ?

Bien évidemment, j’ai beaucoup lu de littérature féminine, en provenance du monde arabe, avec les œuvres de mes compatriotes et amies Leila Othman, Buthaina al-Issa, et Bassima el-‘Anzi. Bien sûr, je connais aussi Doris Lessing, Isabel Allende…

Lors d’une conférence à l’Université du Koweït, au printemps 2016, vous avez expliqué que beaucoup de femmes se reconnaissaient dans le personnage de Kawthar : pouvez-vous nous dire si la passion pour celui qu’elle surnomme « l’homme des plaisirs éphémères » (Alrefai, 2016 : 15) a été inspirée de faits réels ? 

Kawthar n’existe pas. Mais, vous le savez bien, lorsqu’on est un artiste, on trouve à chaque instant des sources d’inspiration. La mienne est plurielle : les femmes qui m’entourent et que j’aime m’influencent, à commencer par ma mère, mon épouse, mes filles et mes amies ! Mais, mon inspiration puise aussi dans l’existence de ma voisine ou de ma collègue ! Il n’y a pas de femme jusqu’à celle assise devant moi dans le train qui ne m’inspire !

En termes flaubertiens, Kawthar, c’est vous, Taleb Alrefai ?

Oui, je suis passionné par les femmes ! J’ai coutume de dire que la femme est un arbre qui donne ses meilleurs fruits à la vie.

Le combat de Kawthar qui, par amour, choisit de braver les conventions sociales et l’interdit parental, permet au lecteur de prendre connaissance de l’hypocrisie et de la lâcheté de son entourage. Kawthar souhaite s’émanciper de certains carcans religieux et traditionnels. Elle verbalise à plusieurs reprises son mal-être, et avec elle, vous réussissez à transcrire la force des passions dans ses manifestations les plus cruelles et à capter la détresse sur le vif. Vous êtes depuis vos débuts littéraires un chantre de la condition féminine. Êtes-vous féministe ?

Oui. Je suis totalement engagé pour la cause des femmes.

Dans le roman, Kawthar vit une première nuit d’amour avec Machârî en Angleterre : est-ce plus facile de placer l’unique scène érotique du roman hors du cadre koweïtien ?

Oui, tout à fait. À l’étranger, on ressent moins le poids des traditions qui brident certains élans. Et puis, il était hors de question que l’appartement de Kawthar devienne le lieu de ses rendez-vous galants ! Elle n’a pas acheté cet appartement pour recevoir son amant. Il sera leur domicile après leur mariage, si le mariage a lieu…

Vous écrivez que Kawthar vit « dans une société patriarcale arriérée, qui voit en l’homme le seul dépositaire de la force et du droit […] une société qui brise et réprime le désir féminin, l’empêche de déclarer sa flamme, d’exprimer sa souffrance » (Alrefai, 2016 : 61, 114).

Dans le passé, la société koweïtienne était fermée, traditionaliste et simple. Mais, en peu de temps, depuis la première exportation du pétrole, qui date de 1946[8], elle a beaucoup changé. Avant cette ouverture au monde, la société était réduite à une petite communauté, refermée sur elle-même et sur ses coutumes. La maison koweïtienne à cette époque ne pouvait avoir des fenêtres donnant sur la rue. Hormis les Diwan, le lieu où se rassemblaient les hommes, les maisons étaient entourées de hautes murailles de pierre. Il était tout à fait inconcevable qu’une femme regarde par la fenêtre ou qu’une fille entrebâille seulement une porte donnant sur la rue ! C’était inadmissible : cette enfant aurait été la risée ou pire, la honte, de la communauté ! Après un tel geste, elle, pas plus que ses sœurs, n’aurait pu trouver d’époux ! Tout a changé avec l’ouverture vers les pays arabes et vers l’étranger, au fil des différentes vagues d’immigration. Avec l’arrivée des Syriens, des Irakiens, des Indiens, la société koweïtienne est devenue cosmopolite et elle l’est toujours, plus que jamais ! La capacité d’apprendre du peuple koweïtien était immense alors. J’aime me souvenir qu’en 1912, on a ouvert la première école, ici, à Moubârakiya, et la seconde en 1921 ; qu’en 1924, on a fondé la Société des Gens de Lettres et qu’en 1950 ont débuté les Saisons culturelles ; qu’en 1960, on a commencé à constituer des orchestres et des groupes de musiciens…

C’est tout à fait exact qu’Ici même présente les contradictions qui existent dans notre société, mais ces contradictions existent dans n’importe quel autre pays. L’essentiel reste que la société koweïtienne ait réussi à gérer ces problèmes.

Avec la belle Kawthar, issue d’une famille riche, libérale, cultivée, tiraillée entre des convenances imposées par sa religion et sa société et ses propres impulsions et aspirations au bonheur, souhaitez-vous faire le portrait de la femme koweïtienne d’aujourd’hui ?

Oui, bien sûr : tous mes romans présentent les Koweïtiens et les Koweïtiennes ! L’arrière-plan de mes écrits, c’est toujours mon pays, le Koweït. C’est ainsi que je pars de mon expérience personnelle pour tendre à l’universel. Le principal dessein de tout écrivain est, selon moi, de dépeindre en détail sa société et sa culture, car l’autre, celui que ne connaît pas mon pays ou ma langue, aura par ce biais un accès facilité à cette altérité irrémédiable. La littérature constitue, bien entendu, une arme pour révéler et dénoncer les clichés et les clivages (notamment sexistes) du Koweït d’aujourd’hui. Mais, là aussi, il y a des contradictions. Par le passé, lorsque le Koweït était un port de pêcheurs de perles, la femme dirigeait la maison : en effet, la saison de pêche durait quatre mois. Les pêcheurs-plongeurs partaient ensuite plusieurs mois vers l’Inde pour vendre leurs perles. Depuis, la Koweïtienne est réputée pour ses qualités de gestionnaire : elle sait tenir les rênes de sa maisonnée ! Suite à l’ouverture du pays et à la fondation des écoles, elle s’est cultivée. Instruite, elle[9] occupe aujourd’hui des postes importants dans l’enseignement, la politique ou les affaires…

Le refus catégorique de ses parents (chiites) de cautionner son amour pour Machârî (sunnite) pousse Kawthar à acheter un appartement où elle s’installe en célibataire, encourant le risque assez grave, dans un Koweït très traditionnel, d’être stigmatisée comme une femme déchue. Votre roman qui élève la passion de cette femme révoltée au rang de quête de liberté se définit-il donc en cela comme un hymne à la jeunesse et à l’amour ?

Kawthar n’est pas une femme déchue. Elle a 37 ans. Elle est réellement éprise d’un homme et insiste pour qu’il l’épouse. Dans plusieurs scènes, elle demande à Machârî de trouver une solution pour l’épouser, car lui, de son côté, est marié. Lui doit absolument agir pour éclaircir sa situation avec son épouse. Kawthar le lui réclame avec force, ce mariage, car elle n’a qu’une seule idée : épouser l’homme qu’elle aime ! Il est beau et il a de hautes responsabilités et une position sociale très intéressante. Il l’éblouit !

Et puis, souvenez-vous de la première scène, on y voit l’épouse de Machârî. Kawthar la trouve d’une grande beauté et très élégante. J’ai choisi cette épouse, belle et sophistiquée, qui a fait de beaux enfants, précisément pour ne pas tomber dans cette image duelle avec, d’une part, l’épouse légitime laide et inintéressante et, d’autre part, l’amante d’une beauté rare. Non. Machârî est volage.

À Londres, lors de la première étreinte physique des amants, Machârî demande à Kawthar si elle est vierge, et Kawthar se fâche. Elle n’aurait pas donné son corps à cet homme s’il ne lui avait pas promis le mariage ! Ce n’est pas une femme légère ! Kawthar est honnête et sincère avec elle-même. Amoureuse, elle rêve d’une maternité, elle s’imagine enceinte… Il est vrai qu’elle se trouve dans une impasse, car son amoureux est marié à une autre femme et il est père de famille. C’est pourquoi Kawthar s’interroge aussi : puis-je construire ma vie en détruisant un autre foyer, en brisant une famille ? Vous voyez, c’est une femme cultivée qui a des idées pour mener son existence. Elle soutient la cause féminine… Mais, elle est totalement prise dans cette folie qu’on appelle l’amour.

Kawthar est chiite et son amant sunnite. Les clivages entre Musulmans sunnites et chiites, même s’ils ne sont pas récents, apparaissent déstabilisants : est-ce un autre clivage social important auquel la société koweïtienne d’aujourd’hui doit faire face ?

Ce clivage ne représente nullement un problème pour la société koweïtienne, puisque, dès sa fondation, le Koweït a été composé de musulmans sunnites et chiites. Notre société existe depuis 1623[10], rendez-vous compte, et les deux communautés ont toujours coexisté : elles ont toujours été liées et fondues l’une dans l’autre. Je ne crois pas que cette question soit explosive aujourd’hui. Certes, elle existe aux côtés d’autres problèmes de société… Je pense que ce grand conflit intracommunautaire, le monde le découvre : il y a d’un côté l’Arabie Saoudite, sunnite, et de l’autre, l’Iran, chiite… Vous savez, la société koweïtienne s’est toujours montrée en mesure de faire s’harmoniser entre elles ses différentes composantes. Les gens communiquent entre eux. Il y a des mariages entre Sunnites et Chiites. Croyez-moi, la société koweïtienne est harmonieuse, aussi harmonieuse que n’importe quelle société occidentale, avec les Protestants et les Catholiques.

Le Je écrivain est un témoin, prudent et philosophe, qui permet d’ordonner le récit de Kawthar sans juger les actions de la jeune femme. Pourquoi le recours à l’autofiction ? L’autofiction vous sert-elle à conjurer un désir autobiographique ? Qu’est-ce que les passages autofictionnels apportent au récit de Kawthar ?

L’autofiction, je l’ai choisie pour l’authenticité qu’elle apporte indéniablement au romanesque. Elle donne sa vérité au texte fictionnel.

Venons-en au portrait du père de Kawthar qui a bien des points communs avec le narrateur. Grâce à son parcours et à l’évolution de ses idées, vous appréhendez les grandes phases historiques et politiques de la région. C’est lui qui incarne l’élite en transition : ancien nassérien, fidèle à l’idéal de l’unité arabe, disposant d’un réseau qui compte autant d’hommes d’affaires que d’artistes, il s’est battu pour ses propres idéaux, y compris au sein de sa famille, quand il a soutenu sa sœur qui souhaitait épouser un sunnite. Enthousiaste au moment des manifestations qui gagnent le monde arabe en 2011, il s’assombrit néanmoins lorsque sa fille lui annonce qu’elle désire épouser un sunnite. Puis, il disparaît. Qu’est-ce que cet homme dit du Koweït actuel ?

Cet homme est ouvert : il a fait des études au Liban. Il aime l’Art et chérit plus que tout sa bibliothèque. Lorsqu’il a donné son accord à sa sœur d’épouser un sunnite, il avait, lui, le chiite, un idéal panarabe. Les mouvements nationalistes et communistes étaient forts pendant sa jeunesse : c’était avant 1967 et la défaite. Son décès dans le roman correspond symboliquement à la mort de la nation arabe, consécutive aux Printemps arabes de 2011 qu’il considère, comme beaucoup d’Arabes de sa génération, comme un désastre, une agonie. Ce qui se passe en Tunisie, en Syrie, en Libye ou au Yémen, il ne peut pas le supporter.

Les hommes de votre génération, à l’instar du père de Kawthar dont le roman retrace un très beau portrait, se sont-ils éloignés de la jeunesse ?

Dans notre société, les traditions sont fortes : les parents, le père et la mère ont chacun une place centrale dans la vie familiale. Tous les vendredis, les frères et sœurs avec leurs enfants se rassemblent autour des aînés pour un repas de famille. Toute la famille élargie est réunie. Et, soyez assurés que cela a lieu dans toutes les maisons koweïtiennes ! Il est vrai que les enfants sont ouverts sur un autre monde avec Twitter et Facebook : ils sont constamment en relation avec leurs amis à l’étranger. Il est sans doute vrai que cette modernité complique la tâche des parents. Nous, à l’époque, nous étions engagés politiquement ; aujourd’hui, les générations le sont autrement : elles sont plus ouvertes sur le monde.

Pour ma part, j’ai de très bonnes relations avec les jeunes et je me sens proche des jeunes artistes, qu’ils soient écrivains, critiques d’art, acteurs ou cinéastes… Je me sens proche de leur monde et j’essaie de les soutenir au mieux : je les accueille, les écoute dans mon Cercle.

Le narrateur conclut : « Kawthar et Machârî… Je ne sais pas ce qu’est devenue leur histoire, et je n’écrirai pas un mot de plus que ce qu’elle aura elle-même écrit » (Alrefai, 2016 : 157). Au final, que faut-il espérer pour votre héroïne ? Qu’elle devienne la seconde épouse de Machârî ou qu’elle décide de rompre avec Machârî pour prendre un autre chemin que celui du mariage 

Je lui souhaite de connaître enfin le bonheur ! Qu’elle se marie ou non, car je sais que le mariage, pas plus que l’argent, n’apporte le bonheur ! Le bonheur est un moment tellement fugace pour tous les hommes !

Le lecteur n’apprendra jamais si elle épouse son amant sunnite, marié et père de famille, et accepte de devenir sa seconde épouse ou bien si Machârî divorce. Pourquoi cette retenue ?

Je ne peux ni ne veux décider à la place de Kawthar ! (Rires).

Entretien traduit de l’arabe par Waël Rabadi.