La (re)traduction en français de Solomon Gursky Was Here de Mordecai Richler

Reterritorialisation ou ré-énonciation d’un roman au Québec ?

La parution aux éditions du Boréal des nouvelles traductions en français de cinq romans de Mordecai Richler par Lori Saint-Martin et Paul Gagné a été saluée au Québec comme l’occasion de célébrer un grand écrivain anglo-montréalais à sa juste valeur et d’offrir aux lecteurs une traduction de ces œuvres « dans un français enraciné à Montréal1 ». Dans Le Devoir daté du 22 janvier 2015, l’article consacré à l’annonce de ce programme éditorial montre bien à quel point ces traductions répondent à une attente puisque :

Les lecteurs francophones de l’œuvre de Richler se plaignaient très souvent à raison de glissements de sens dans les versions françaises aujourd’hui disponibles. La réalité nord-américaine et la sensibilité propre au milieu culturel dont fait état Richler ne semblaient pas toujours bien servies.

De même, Catherine Lalonde dans Le Devoir daté du 8 avril 2015 remarque :

Tant de temps. Il aura fallu tant de temps avant de pouvoir tenir entre ses mains une traduction française respectable de Solomon Gursky Was Here. Car ce grand roman de Mordecai Richler (1931-2001), œuvre de maturité, publié d’abord en 1989 en anglais, a souffert tristement, comme la majorité de l’œuvre de Richler, de premières traductions franco-françaises pitoyables aux oreilles québécoises. Presque 15 ans après le décès de l’auteur, Solomon Gursky et cinq [sic] autres romans de Richler trouveront une nouvelle voix française, composée par le duo de traducteurs que forment Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Ainsi, il semblerait que la retraduction de ces cinq romans vienne incontestablement réparer l’offense qui leur avait été faite lors de leur première parution en français. Lori Saint-Martin et Paul Gagné ont d’ailleurs remporté le 22 novembre 2016 le prix de traduction de la Quebec Writers’ Federation (prix de traduction de la Fondation Cole) pour Solomon Gursky. Ce prix couronne la réussite littéraire des deux traducteurs en même temps qu’il contribue à célébrer le retour de l’auteur montréalais Mordecai Richler dans sa ville natale.

Ce retour au pays par le biais de la (re)traduction nous conduit à examiner la nouvelle cartographie des œuvres de Richler en français et à rendre compte de l’espace qui s’ouvre entre ces différents textes. Car malgré les critiques dont elles ont fait l’objet, les premières traductions françaises des romans de Richler ont collaboré à la réception de ces œuvres et leur ont façonné une place dans l’histoire littéraire.

Mais que reproche-t-on à ces premières traductions ? Dans un article paru en 2004, Sébastien Côté regrette l’ethnocentrisme de la traduction de Le Monde de Barney par Bernard Cohen, son traitement inégal et incohérent du yiddish et sa méconnaissance des référents culturels québécois. Il dit alors :

[…] il serait souhaitable que l’activité de traduction littéraire issue de France devienne plus inclusive, ne serait-ce qu’en évitant de recourir à l’argot et au verlan conventionnels, qui ne sont que des régionalismes mieux admis que d’autres, et en tenant davantage compte du lectorat hétérogène de la francophonie. Il existe en effet des moyens plus neutres, des choix esthétiques moins localisés, de rendre la langue populaire. (Côté, 2004 : 16)

Dix ans plus tard, Sébastien Côté précise dans un autre article :

Certes, traduire pour la Francophonie n’est pas une mince tâche, car il ne suffit pas de déterminer la cible à viser, encore faut-il l’atteindre. […] En conséquence, nous croyons qu’un léger décentrement de l’activité de traduction, c’est-à-dire un déplacement de Paris vers le Québec et l’Afrique, pourrait avoir un impact bénéfique sur la lisibilité de certaines œuvres en français, du moins pour un lectorat extra-européen. (Côté, 2014.)

Il est vrai que Bernard Cohen avait retraduit en français le nom d’institutions culturelles et administratives du Québec et du Canada sans se soucier de leurs noms véritables, qu’il avait rebaptisé nombre de rues montréalaises et n’avait pas su trouver les mots pour décrire les règles du hockey sur glace. Mais il semblerait ici que les reproches de Sébastien Côté ne portent pas simplement sur des erreurs circonscrites. Il dénonce bien plutôt une imposture et appelle à une reterritorialisation du roman. Il ne souhaite pas tant une traduction francophone qu’une traduction montréalaise, québécoise : « C’est pourquoi il nous semble qu’un traducteur québécois, en raison de sa connaissance concrète du terrain, serait plus à même qu’un traducteur français (eût-il les meilleures intentions du monde) de décoder le sous-texte d’un roman canadien ou américain. » (Ibid.) Si ces remarques louables nous semblent confirmer la nécessité de voir les romans de Mordecai Richler enfin traduits depuis le Québec, ou plutôt traduits depuis le français québécois, il nous paraît en revanche abusif de penser qu’une traduction puisse s’adresser à toute la francophonie sans exclure qui que ce soit ou quelle que langue que ce soit. Comment englober le français dans son ensemble, c’est-à-dire rendre compte de toutes les formes de français en une seule et même langue ? Que signifie « traduire pour la Francophonie » ? Peut-on traduire dans plusieurs langues à la fois ? Un texte, même hétérolingue, ne saurait relever le défi de parler plus d’une langue à la fois, sauf peut-être dans certains cas littéraires limites comme Finnegans Wake de James Joyce. Mais il est alors impossible de discerner dans quelle langue précise le texte parle. Ainsi: « Ce qui peut être dit dans une langue ne peut pas être dit dans une autre, et l’ensemble de ce qui peut être dit et de ce qui ne peut pas l’être varie nécessairement d’après chaque langue et les rapports entre ces langues. » (Deleuze et Guattari, 1975 :44) Cette remarque de Gilles Deleuze et Félix Guattari illustre merveilleusement l’extrême complexité des liens inter et intralinguistiques. Le français du Québec n’englobe pas le français de France. Ce sont deux langues distinctes qui se ressemblent autant qu’elles diffèrent et qui entretiennent avec les autres langues des relations nécessairement dissemblables.

La dénonciation d’une perspective traductive trop métropolitaine et dominante implique la renonciation à une certaine conception du monde inhérente à la langue majeure depuis laquelle cette perspective se place. Ainsi, le « déplacement », ou le « décentrement », que souhaite Sébastien Côté et qui consisterait idéalement à établir le français québécois comme langue de traduction à la fois englobante et dominante ne peut couvrir toute la francophonie. Les choix de traduction qui privilégient le français dit du Québec renvoient nécessairement le texte là d’où il vient, à Montréal. Ce « décentrement » crée un nouveau centre à la fois géographique, linguistique et culturel d’où se tiennent les nouvelles traductions des romans de Mordecai Richler — qui peut volontiers s’envisager comme un « re-centrement ». On comprendra alors le re-centrement comme la possibilité d’un nouveau centre, qui n’évince pas nécessairement le centre des premières traductions, mais en propose un autre. Les retraductions des romans de Richler constituent ainsi de nouvelles lectures des textes originaux qui viennent s’ajouter aux précédentes.

La notion de décentrement, fondamentale en traductologie, correspond chez Henri Meschonnic à l’idée selon laquelle une traduction doit s’effectuer dans un mouvement de « décentrement » et non d’ « annexion » afin de sauvegarder l’écart irrépressible entre deux langues, deux cultures, deux textes. Comment comprendre cette notion dans le cas des premières traductions des romans de Richler ? Si ces traductions sont bien « décentrées », elles ne le sont pas au sens où l’entend Meschonnic. Elles n’ont pas cherché à restituer l’étrangeté du texte original, elles lui ont imposé leur propre étrangeté. Le « décentrement » qu’elles ont effectué et ont fait subir aux romans de Richler a été perçu comme une véritable « annexion », la récupération d’une langue littéraire mineure par une langue traductive majeure — une déterritorialisation forcée.

Il n’en reste pas moins que les romans de Richler ont parcouru un trajet grâce à ces premières traductions et les étapes textuelles qu’elles représentent ont élargi les originaux à d’autres horizons. Ainsi, l’entreprise de traduction de Lori Saint-Martin et Paul Gagné est d’autant plus pertinente qu’elle s’inscrit dans une histoire éditoriale et que leurs traductions ne remplacent pas les précédentes. Elles y succèdent et s’y ajoutent. Et même si les deux traducteurs n’ont pas lu les premières traductions en français des romans de Richler avant de les retraduire2, ils en connaissaient néanmoins l’existence. Ils ont donc traduit avec et/ou contre ces premières traductions.

Autrement dit, la retraduction d’un roman comme Solomon Gursky Was Here n’a pas seulement consisté à recentrer le texte traduit en le replaçant symboliquement dans son territoire d’origine par une traduction culturellement ancrée dans une langue et un imaginaire typiquement québécois. Il ne s’agit pas ici d’une simple reterritorialisation salutaire qui remédierait à une déterritorialisation passée malvenue. La retraduction ne procède pas à un rééquilibrage, à un juste retour des choses, à un renversement des langues majeures/mineures selon une dynamique binaire simpliste. Elle est ré-énonciation.

C’est ce que dit Myriam Suchet au sujet de la traduction, qu’elle soit constitutive d’une poétique hétérolingue au sein d’une seule et même œuvre ou qu’elle soit le prolongement de cette œuvre dans une autre langue : « Envisagée comme un acte de ré-énonciation à part entière, la traduction se voit attribuer un sujet d’énonciation autonome et responsable de sa propre stratégie discursive. » (Suchet, 2009 : 35) Comme le rappelle aussi Sherry Simon : « En tant que pratique discursive, et malgré sa fonction de reproduction, la traduction est dotée de ses propres effets de sens. La traduction vise « l’équivalence dans la différence », selon la formule classique de Roman Jakobson. » (Simon, 1994 : 21) La traduction serait une forme de réénonciation, au même titre que la citation ou la paraphrase. C’est dans l’espace différentiel qu’elle ouvre que la traduction déplace véritablement les œuvres, les révèle sous un autre jour, les recrée. En ce sens, la reterritorialisation n’est pas un retour sur soi, mais un recours à soi par l’autre. L’expérience de l’altérité qu’induit le geste de la traduction résiste à l’équivalence, à l’unique et à l’immuable : la traduction ne revient jamais au même.

Avant d’en venir à quelques exemples précis, nous voudrions insister sur le fait qu’un texte littéraire n’est jamais écrit dans une seule langue3, ou qu’il est toujours écrit en quelque sorte dans une langue mineure4. De la même façon, les références qu’on y trouve ne sauraient désigner une culture monolithique et étanche, si tant est qu’une telle culture puisse exister. Ainsi, le sous-texte des romans de Mordecai Richler, au-delà de leur ancrage anglophone montréalais5, fait apparaître une langue fondatrice qui vient pour ainsi dire « percer » l’anglais et qui n’est pas le français, il s’agit du yiddish. L’intrusion du yiddish dans Solomon Gursky Was Here est récurrente, et le lien que le yiddish entretient avec l’anglais dans le roman s’établit dans un rapport de familiarité complice, fidèle à l’usage courant que pouvait en faire la communauté juive montréalaise dans laquelle Richler a grandi. Nous avons recensé six de ces termes sur un court passage (extrait du chapitre 4 de la deuxième partie) afin de comparer la manière dont ils ont été traduits par Philippe Loubat-Delranc d’une part et Lori Saint-Martin et Paul Gagné d’autre part.

Dans ce court extrait, on s’aperçoit que le yiddish est laissé tel quel en traduction dans la majorité des cas. On ne pourra donc pas reprocher aux traducteurs respectifs de Solomon Gursky Was Here d’avoir voulu gommer sa présence en le traduisant systématiquement en français. Cependant, le français du Québec de la nouvelle traduction du roman par Lori Saint-Martin et Paul Gagné accueille tous ces mots de manière différente. En effet, le yiddish du texte de Richler paraît sans doute plus étrange aux oreilles françaises qu’aux oreilles québécoises. C’est la raison pour laquelle Philippe Loubat-Delranc juxtapose à certains termes yiddish leur signification française : « impudence », « animal stupide », « niaiserie ». Les vingt-trois ans qui séparent les deux traductions françaises n’expliquent pas complètement les différents partis pris des traducteurs. Le choix de Lori Saint-Martin et Paul Gagné de transposer les termes yiddish tels quels dans le texte sans aucune surcharge sémantique, sans rembourrage6, répond aussi à un protocole traductif qui s’apparente au « décentrement » de Meschonnic que nous avons déjà mentionné. Mais si l’étrangeté du yiddish est conservée et intégrée à la langue traduisante dans Solomon Gursky, c’est peut-être aussi parce que l’étrangeté du yiddish n’est pas telle, et que le français du Québec est à même de l’accueillir. Le yiddish ne se mêle pas à l’anglais de la même manière qu’il se mêle au français parisien ou au français québécois. S’il n’est pas question ici de mesurer le degré d’étrangeté que le yiddish introduit dans les différents textes traduits, il nous semble cependant intéressant de considérer l’étrangeté comme un espace mouvant, en fonction des langues traduisantes, et des époques. L’étrangeté que les lecteurs québécois ont perçue dans les premières traductions françaises de Richler face au français parisien nous éclaire aussi à ce sujet.

En effet, l’usage du mot « myrtilles » dans la traduction de Philippe Loubat-Delranc a pu surprendre :

Pendant le reste de la semaine, il continuerait de rejoindre Morrie à quatre heures Chez Suzy, comme tous les jours, et à prendre une part de tarte aux myrtilles, mais sans crème fraîche. (Richler, 1992 : 401)7

Que penser de ce choix ? Doit-on le considérer comme une annexion culturelle abusive ? Une maladresse ? Une exoticisation déplacée ? Un acte de déterritorialisation autoritaire ? Un renversement des pôles majeur/mineur indéniablement malvenu ? La traduction de « blueberry pie » par « tarte aux myrtilles » nous montre à quel point une référence a priori anodine et loin d’être étrangéisante dans l’original prend tout à coup une allure condescendante en traversant l’Atlantique. Le lecteur québécois n’est pas simplement dépaysé, il est dérouté, désorienté. C’est bien parce que les myrtilles et les bleuets désignent les mêmes fruits que le choix de traduire « blueberry » par « myrtilles » ou par « bleuets » devient affaire de « langagement », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Lise Gauvin. Lori Saint-Martin et Paul Gagné ont détourné l’orientation première de la traduction de Philippe Loubat-Delranc — pour ce qui est de la tarte aux fruits comme de son accompagnement :

Jusqu’à la fin de la semaine, quand il irait retrouver Morrie au Susy’s Lunch à seize heures, selon son habitude, il mangerait sa tarte aux bleuets sans crème glacée. (Richler, 2015 : 419)

Nous ne pensons évidemment pas qu’il faille voir dans cette « tarte aux bleuets » un retour aux sources qui marque une position nécessairement souverainiste. Ni qu’il faille considérer la traduction de Philippe Loubat-Delranc — « tarte aux myrtilles » — comme erronée ou défaillante. Car le contexte historique et culturel québécois a changé8. Lise Gauvin remarque à juste titre : « […l que le sentiment de la langue s’est peu à peu modifié à cause d’une nouvelle distribution des fonctions du langage dans la société québécoise. C’est-à-dire qu’en même temps que la langue se reterritorialise, l’écriture se déterritorialise et prend des distances avec la problématique identitaire. […l Une fois son statut accordé au français, […l]’intervention d’autres langues devient possible. » (Gauvin, 2000 : 212)

Pour le dire autrement, le détour du roman de Richler par une première traduction française « dominante » nous semble aujourd’hui intéressant en cela qu’il a mené à une retraduction. Il n’y a qu’à prendre un autre exemple pour illustrer notre propos. La traduction de « sponge cake » par « gâteau de Savoie » dans la traduction de Philippe Loubat-Delranc et par « gâteau éponge » dans celle de Lori Saint-Martin et Paul Gagné montre une fois encore que les choix de traduction les plus minces pèsent sur le texte, nous orientent dans différentes directions et nous mènent en terre tantôt connue, tantôt inconnue. Il suffit de lire la phrase suivante dans l’original et en traduction pour s’en rendre compte :

A pouting Mrs. Mintzberg served tea with sponge cake and sat down to join them. (Richler, 1989 : 418)

Une Mme Mintzberg pincée servit du thé avec du gâteau de Savoie et se joignit à eux. (Richler, 1992 : 503)

Faisant la moue, Mme Mintzberg leur servit du thé et du gâteau éponge puis s’assit avec eux. (Richler, 2015 : 525)

Dans un article consacré à la comparaison des deux traductions de The Apprenticeship of Duddy Kravitz, Sophie Martineau pose cependant la question suivante : « […] une traduction trop « québécisante » rend-elle réellement justice à l’univers de Richler ? » (Martineau, 2010 : 61) Et elle poursuit :

Il semble […] qu’une traduction française d’un roman canadien qui représente la réalité culturelle de l’original de manière à ce que les Canadiens francophones la reconnaissent comme leur mérite autant d’être considérée comme fidèle qu’une traduction qui traite de cette réalité de manière « exoticisante », c’est-à-dire en mettant en évidence son étrangeté pour les francophones non canadiens. (Martineau, 2010 : 61)

Ces remarques de Sophie Martineau nous semblent particulièrement pertinentes. Il faut pourtant préciser notre point de vue en revenant à ce que nous avons avancé plus tôt. Si les deux perspectives de traduction décrites par Sophie Martineau sont intéressantes, c’est parce qu’elles existent toutes les deux et qu’il est aujourd’hui possible de les mettre en rapport. Mais il faut tout de même dire que la « tarte aux myrtilles » de Richler dans la traduction française non canadienne n’est « exoticisante » que pour les français du Québec… (Tout comme le « gâteau de Savoie » renvoie à une réalité très éloignée de celle du « gâteau éponge ».) Cette « exoticisation » à laquelle se réfère Sophie Martineau nous parle depuis la France sans englober le français du Québec. Seul l’espace ouvert par les deux traductions peut rendre compte de la complexité des rapports entre les langues et de leur interaction. C’est pourquoi la traduction de Lori Saint-Martin et Paul Gagné est particulièrement bienvenue. Tant qu’il n’existe qu’une seule traduction française de la « blueberry pie » de Richler — « tarte aux myrtilles » —, il y a lieu de s’offusquer. Mais la retraduction du texte de Richler et l’apparition d’une « tarte aux bleuets » rétablissent ce que Catherine Leclerc et Sherry Simon ont appelé une « zone de contact ». (Leclerc ; Simon, 2005 : 15) La retraduction renfloue la première traduction, elle la remet à flot.

Nous conclurons en prenant un dernier exemple tiré de Solomon Gursky Was Here : l’expression « Four by Two ». Observons d’abord les trois occurrences de cette expression dans le roman et leurs traductions respectives :

La traduction de « Four by Two » en français soulève bien des questions. En effet, le texte le dit lui-même, il n’y a pas d’équivalent possible : « He wasn’t a Hebrew […]. He was a Four by Two. ». « Four by Two » est une expression détournée pour qualifier un « Jew », qui n’est donc pas un « Hebrew ». Cette expression argotique provient du « cockney rhyming slang », parlé à l’origine dans l’East End londonien, et fonctionne selon une rime en [u :]. Par ailleurs, un « four by two » désigne communément un morceau de bois de 4 pouces sur 2. Il peut aussi désigner un morceau de tissu de mêmes dimensions qui sert à nettoyer les fusils. Malgré sa polysémie, l’expression « Four by Two » dans le texte de Richler ne répond qu’à une seule des trois significations possibles : l’objet désigné est un « Jew », un juif en français. Il n’y a donc pas d’ambiguïté quant à l’orientation sémantique de sa traduction. En revanche, la lettre de l’expression est à ce point ancrée dans la langue anglaise et dans la culture londonienne que sa transposition résiste nécessairement au passage dans une autre langue.

Philippe Loubat-Delranc propose de traduire « four by two » par « tirchif » qui rime avec juif. La rime fonctionne, elle fait le lien avec l’objet que « tirchif » désigne. On entend dans « tirchif » un raccourci possible de « tire-chiffon », qui peut aussi correspondre à la troisième signification de « four by two » que nous avons mentionnée plus haut. Cette invention linguistique revêt des allures argotiques plutôt convaincantes même si d’aucuns pourront arguer qu’elle sonne plus parisienne que québécoise et qu’on l’imagine plutôt sortie de la bouche d’un titi que de celle d’un montréalais. Malgré tout, le traducteur a gardé l’allusion à l’origine de l’expression puisqu’il traduit littéralement : « […] ‘tirchif’ est un terme cockney qui, en argot rimé, désigne un juif ». Même s’il est évident que « tirchif » n’est pas littéralement un mot « cockney » — puisque c’est une invention en langue française, il respecte les règles de l’argot rimé cockney. En cela, il ouvre la voie à un autre français possible. Le traducteur déterritorialise le cockney ici pour l’intégrer à la francophonie.

De leur côté, Lori Saint-Martin et Paul Gagné ont opté pour une traduction littérale de la lettre de l’expression « four by two » : « quatre par deux ». Elle rime en français avec « hébreu » et non avec « juif ». En cela, elle contredit ce que le texte de Richler précise explicitement puisqu’un « four by two » est un « jew », non un « hebrew ». La force de l’anglais réside ici dans la rime en [u :] des trois mots hebrew/jew/four by two. Le français, lui, résiste, puisque seul « hébreu » rime avec « quatre par deux ». Malgré la contradiction qu’elle introduit par rapport à l’original (un « four by two » est un « jew »/un « quatre par deux » est un « hébreu »), la traduction littérale de « four by two » par « quatre par deux » resserre les liens avec l’anglais. Les deux traducteurs, en calquant le français sur l’anglais, nous proposent donc un retour possible à l’original, une reterritorialisation géographique, linguistique et culturelle ouverte au monde, entre les langues.

Ainsi, les quelques traductions que nous venons d’examiner en les comparant nous invitent à brouiller les notions mêmes de déterritorialisation et de reterritorialisation et à promouvoir l’interstice, la marge, l’inachevé9. La porosité des deux notions ne fait qu’illustrer la complexité que l’engagement/langagement de la traduction suppose. Elle nous permet d’envisager la relation dominant/dominé autrement que dans un simple rapport de renversement. La traduction refuse l’équivalence, détourne la langue, joue de son imposture. Et c’est tant mieux.

  1. 1Nous empruntons l’expression à Maryse Robin dont la rubrique en date du 12 mars 2015 sur le site de Radio Canada International s’intitulait: “Les oeuvres de Mordecai Richler dans un français enraciné à Montréal”.
  2. 2Le couple, au pupitre comme dans la vie, a choisi de ne pas lire les traductions antérieures des textes de Richler vers le français. « En revanche, nous nous sommes documentés sur l’homme, nous avons lu par exemple sa biographie, question surtout de mettre les romans en contexte », précise Gagné. Une des difficultés de leur entreprise, c’est de rendre compte d’une réalité plus ancienne, qui leur est forcément moins familière. « On parle de Montréal dans les années 1940 ou 1960, moments que nous n’avons pas connus », poursuit-il. (Le Devoir : 8 avril 2015)
  3. 3Cela est vrai même pour les textes qui ne sont pas hétérolingues. Nous rejoignons en cela l’idée de Jacques Derrida selon laquelle : « 1. On ne parle jamais qu’une seule langue. 2. On ne parle jamais une seule langue. » (Derrida, 1996 : 21)
  4. 4Nous faisons ici référence aux réflexions de Gilles Deleuze et Félix Guattari : « Même celui qui a le malheur de naître dans le pays d’une grande littérature doit écrire dans sa langue, comme un juif tchèque écrit en allemand, ou comme un Ouzbek écrit en russe. Écrire comme un chien qui fait son trou, un rat qui fait son terrier. Et, pour cela, trouver son propre point de sous-développement, son propre patois, son tiers monde à soi, son désert à soi. » (Deleuze, Guattari, 1975 : 33)
  5. 5Mordecai Richler a souvent rappelé son attachement à Montréal, son enracinement : « No matter how long I continue to live abroad, I do feel forever rooted in Montreal’s St. Urbain Street. That was my time, my place. » (Richler, 1972 : 19) ; « Like many Canadians of my generation, I have a fragmented sense of country. Home, in my case, is Montreal ; the rest, geography » (Richler, 1984 : 70-71)
  6. 6Nous faisons ici allusion à la pratique du « cushioning » étudiée par Chantal Zabus dans son ouvrage The African Palimpsest, Indigenization of Language in the West African Europhone Novel. Nous rapprochons ici les pratiques d’écriture décelées dans les textes hétérolingues des pratiques d’écriture des traducteurs.
  7. 7For the rest of the week, when he popped into Susy’s Lunch to meet Morrie at four o’clock, as was his habit, he took his blueberry pie without ice cream. (Richler, 1989 : 332)
  8. 8« Le contexte culturel de Klein, celui du Montréal des années vingt aux années cinquante, est loin du nôtre. Il est vrai que les pierres, les briques, le béton des édifices communautaires qu’il fréquentait existent toujours ; mais le paysage culturel du quartire Mile-End de Montréal a changé du tout au tout. Le Montréal de Klein, comme celui de Layton, Richler et Cohen, offrait une géométrie rassurante : deux cultures cohérentes et autonomes (anglaise, française) occupaient de espaces symétriques. Entre les deux, un corridor central, occupé par des immigrants, faisait office de zone tampon. La réalité de Montréal était ainsi triple, chaque espace renvoyant à l’autre l’illusion d’une sécurité identitaire. (…) » (Simon, 1994 : 95)
  9. 9« Ne pas reproduire ni inverser la relation entre dominant et dominé, entre centre et périphérie, ne pas statufier leur représentation impliquent de privilégier les zones interstitielles où les rapports se défont, où les identités se troublent. C’est dans la langue que se joue le mieux cette désorientation, des irrégularités, des bouleversements littéralement incomparables. » (Samoyault, 2010)