Cette crise indéfinie qui causera l’effondrement de la civilisation

This is the way the world ends
Not with a bang but a whimper.
– TS Eliot The Hollow Men

Le 14 mars 2014, je me suis levé au son d’une alarme médiatique. Mon fil RSS ainsi que la blogosphère s’étaient entichés d’une nouvelle qui traitait d’un sujet pour lequel j’avais démontré un intérêt, et en conséquence, par des mesures automatiques que j’avais moi-même encouragées, je me suis retrouvé à lire le gros titre d’un article du site The Guardian, qui semblait clamer que selon la NASA, la fin du monde arriverait d’ici 15 ans. Évidemment, si une telle histoire avait été fondée de façon solide à même un processus de recherche qui fait l’unanimité, cette entrée en matière aurait été inutile ; nous aurions tous entendu parler de ce constat, et un débat plus animé aurait pris lieu depuis. Comme vous vous en doutez sans doute, le débat a eu lieu, mais les fondements qui étaient débattus n’avaient plus rien à voir avec le discours initial responsable pour l’ampleur virale qu’a pris le billet du Guardian.

Avant d’entrer dans l’analyse d’un phénomène maintenant quotidien pour les internautes, celui de ce que Wasik appelle le cycle des nanohistoires (nanostories), je souhaite mettre carte sur table et expliquer pourquoi j’adresse ce problème dans un article qui devrait porter sur une exposition intitulée Grandeur de lEmpire et sur un de mes apports à cet événement (une vidéo projetée sur un mur de la salle d’exposition). La raison est double, mais elle reste simple. Tout d’abord, l’éventualité qu’un lecteur tombe sur cet article sans être familier avec cette exposition locale demande un cadre théorique valable en-soi (c’est une façon détournée de dire que j’aimerais que l’article puisse être lu comme un travail indépendant, et que cette lecture puisse être transparente et divertissante). Ensuite, ma rencontre avec l’article du Guardian a déclenché un processus de réinterprétation, un processus que je considère indispensable pour la démarche comparatiste ; même si c’est mon propre travail qui sera évoqué et analysé dans la conclusion de cet article, je crois faire une lecture qui n’était pas nécessairement volontaire, du moins consciemment, lors de la création de la vidéo.

L’article du Guardian qui été rapidement diffusé par le biais de likes et de forwards s’intitule « Nasa-funded study : industrial civilisation headed for ‘irreversible collapse’ ? ». Cet article, qui est en fait une entrée de blogue sous la guise d’un article de vulgarisation scientifique, a été rédigée par le Dr. Nafeez Ahmed, que The Guardian décrit comme un « bestselling author, investigative journalist and international security scholar. » Dès la lecture du titre de l’article, certains constats sont déjà évidents. Son propos porte sur une étude que la NASA aurait financée, et la conclusion exposée est ambiguë, car cadrée par un point d’interrogation étrangement placé comme une note de bas de page à la fin d’une phrase non-interrogative. Parce que c’est maintenant souvent le cas, cet article n’a pas seulement été rediffusé, mais aussi repris par d’autres périodiques comme The Independent, The Times of India, The National Post, The Daily Caller, etc. Cette multiplication sans but autre que la redirection de l’attention vers une différente organisation médiatique, a aidé à cristalliser l’idée que la NASA prenait une part active à la recherche en question, mais a également évacué le point d’interrogation initial. Dans la majorité des titres de reprise, la NASA finance une recherche qui annonce la venue d’un « collapse of civilisation » ou encore d’un « irreversible collapse ». Soit dit en passant, ces articles n’apportent aucune nouvelle information à propos de la recherche en question, dû au fait que cette dernière n’était ni terminée, ni accessible au grand public le 14 mars. En effet, la version utilisée pour écrire cet article n’est sortie que le 19 mars 2014.

Ce premier glissement, le passage de question à affirmation, est en quelque sorte superficiel. En effet, l’article scientifique de Motesharrei, Rivas et Kalnay qui est analysé par Ahmed, « Human and Nature Dynamics (HANDY) : Modeling Inequality and Use of Resources in the Collapse or Sustainability of Societies » est, en réalité, la proposition d’un modèle pour analyser le rapport entre les sociétés, leur usage des ressources naturelles et leurs inégalités sociales (selon une division simpliste entre les « commoners » et les « elites »). Le rapport entre cette recherche et la société dans laquelle nous vivons (qui n’est, par ailleurs, jamais délimitée ou définie, sauf par des adjectifs comme le mot « industriel » utilisé par Ahmed, ou « moderne » qu’on retrouve dans la recherche elle-même), est initié par un acte interprétatif d’Ahmed. En fait, l’article justifie son approche en utilisant l’idée d’une société avancée qui serait en continuum direct avec les empires anciens :

This brings up the question of whether modern civilization is similarly susceptible. It may seem reasonable to believe that modern civilization, armed with its greater technical capacity, scientific knowledge, and energy resources, will be able to survive and endure whatever crises historical societies succumbed to. But the brief overview of collapses demonstrates not only the ubiquity of the phenomenon, but also the extent to which advanced, complex, and powerful societies are susceptible to collapse. The fall of the Roman Empire, and the equally (if not more advanced) Han, Mauryan, and Gupta Empires, as well as so many advanced Mesopotamian Empires, are all testimony to the fact that advanced, sophisticated, complex, and creative civilizations can be both fragile and impermanent. (Motesharrei et al., 2014 : 3)

Motesharrei et al. souhaitent définir un modèle mathématique « plus général », qui pourrait expliquer la nature des effondrements hors de leurs particularités. Ils justifient cette approche en apparentant les diverses causes d’effondrements à des difficultés récurrentes, qui deviennent garante d’une destruction seulement au travers d’un affaiblissement sociétal.

A large number of explanations have been proposed for each specific case of collapse, including one or more of the following : volcanoes, earthquakes, droughts, floods, changes in the courses of rivers, […] popular uprisings, and civil wars. However, these explanations are specific to each particular case of collapse rather than general. Moreover, even for the specific case where the explanation applies, the society in question usually had already experienced the phenomenon identified as the cause without collapsing. For example, the Minoan society had repeatedly experienced earthquakes that destroyed palaces, and they simply rebuilt them more splendidly than before. (Metesharrei et al., 2014 : 3)

Même s’il est sous-entendu que le modèle vise une application généralisée, et que la présente société peut être analysée de la même façon que celles qui l’ont précédée, il est important de remarquer qu’il n’y a ni délimitations de la civilisation moderne, ni définition de la crise qui causerait son effondrement. Le modèle HANDY sert à définir une tendance, tracer une courbe, mais n’établit pas l’échelle de magnitude selon laquelle le lecteur pourrait mieux comprendre son applicabilité contemporaine. Il semble que l’hypothèse de base consiste en la possibilité d’établir un modèle qui expliquerait tous les anciens empires, et que son pouvoir de description pourrait se transformer en un pouvoir de prédiction si la « société moderne » pouvait être expliquée selon le vocabulaire des empires historiques. On comprend donc rapidement que Ahmed se permet quelques sauts conceptuels lorsqu’il prédit un effondrement, et que ces sauts sont exagérés par son dernier paragraphe, qui dit que

The NASA-funded HANDY model offers a highly credible wake-up call to governments, corporations and business – and consumers – to recognise that ‘business as usual’ cannot be sustained, and that policy and structural changes are required immediately. Although the study based on HANDY is largely theoretical – a ‘thought experiment’ – a number of other more empirically-focused studies – by KPMG and the UK Governement Office of Science for instance – have warned that the convergence of food, water and energy crises could create a ‘perfect storm’ within about fifteen years. But these ‘business as usual’ forecasts could be very conservative. (Ahmed)

Cette forme d’association à outrance, qui sert de conclusion à une analyse autrement approfondie des remarques introductives de la recherche de Motesharrei et al., fait passer les résultats, qui devraient justifier le billet d’Ahmed, en second plan. Établir un modèle mathématique est beaucoup moins excitant qu’annoncer la fin du monde, et il semble qu’Ahmed manipule les détails de son objet d’étude dans le but d’attirer l’attention volatile des internautes. Pour appuyer cette accusation d’écriture sélective visant à mousser l’attrait de ce qui est discuté, il suffit de mentionner brièvement que l’autre élément constitutif du titre d’Ahmed, l’appel à l’autorité de la NASA, a été immédiatement réfuté par l’organisme en question. En effet, dès le 20 mars, il était possible de lire sur space.com que la « NASA does not endorse the paper or its conclusions » (Wall). En effet, le financement de la NASA utilisé pour créer cette recherche provient de « researchers utilizing research tools developed for a separate NASA activity » (Wall). La NASA souligne dans sa déclaration que l’article n’a été ni sollicité, ni dirigé, ni révisé par ses membres.

Le débat auquel j’ai déjà fait allusion a éclaté lorsque Keith Kloor, un journaliste de l’environnement qui écrit un blogue pour Discover s’est soulevé contre Ahmed en l’accusant de manipulation (la NASA comme « click bait » [Kloor]), ainsi que de s’être réapproprié une recherche dans le but d’appuyer ses propres obsessions. S’est ensuivi une série d’attaques ad hominem, ainsi qu’une analyse intéressante du monde de la modélisation des sociétés, une branche universitaire que je connaissais très peu. Kloor, qui est réputé pour ses attaques envers ce qu’il considère du mauvais journalisme scientifique, en particulier lorsque celui-ci attaque les OGMs, s’est rallié derrière une critique des médias en ligne qui se propage en s’entre-citant. Ahmed, pour son compte, a écrit un article entièrement à propos de Kloor, pour premièrement défendre son approche, puis pour tenter de tracer une ligne au sol qui définirait les biais droitistes de Kloor. D’autres ont pointé vers le passé douteux d’Ahmed, alors qu’il remettait en cause les événements du 11 septembre 2001, etc, etc, etc.

C’est ici que je bifurque hors du premier propos. Je ne suis ni spécialiste de la modélisation mathématique des sociétés, ni chercheur en journalisme scientifique. Kloor, dans sa deuxième entrée sur le sujet « Judging the Merits of a Media-Hyped ‘Collapse’ Study », ouvre le portail par lequel j’ai aperçu les divers débats qui animent l’étude par modèle des effondrements sociétaux (je crois que mes connaissances s’arrêtait avec le proto-membre de cette école, Malthus). J’ai réalisé l’immense complexité derrière un article qui aurait pourtant pu passer rapidement sur mon feed sans que j’en prenne conscience. Et toujours, la même question me hantait. Comment faisons-nous, collectivement, pour créer ces phénomènes extrêmes non-fondés, qui sont immédiatement réabsorbé dans ce que David Foster Wallace appelle le « total noise » ? Comment pouvons-nous arrondir des articles jusqu’à ce qu’ils finissent par proclamer que la NASA annonce la fin du monde d’ici 15 ans, mais surtout, comment pouvons-nous ensuite oublier des histoires à ce point sensationnelles ? Bill Wasik, dans And Then Theres This, offre une hypothèse à ce sujet qui semble pertinente. Il parle d’un cycle médiatique de nanohistoires, qu’il définit dès son introduction.

In keeping with the entrepreneurial wordsmithery of the times, I would like to propose a new term to encompass all these miniature spikes, these vertiginous rises and falls : the nanostory. We allow ourselves to believe that a narrative is larger than itself, that it holds some portent for the long-term future ; but soon enough we come to our senses, and the story, which cannot bear the weight of what we have heaped upon it, dies almost as suddenly as it was born. […] Fifteen minutes not of fame but of meaning. (Wasik, 2009 : 5)

L’attrait du concept de Wasik est sa portée épistémologique. Plutôt que de décrier une perte d’attention, comme c’est souvent le cas lorsqu’on parle du savoir à l’ère numérique, Wasik parle plutôt d’un effondrement du sens suite à un excès d’attention. La nanohistoire n’est pas vide de sens ; bien au contraire, c’est suite à une trop grande demande de sens qu’elle s’effondre. Ahmed veut régler, ici et maintenant, la question de la fin de notre empire, et cette urgence l’oblige à prendre certains raccourcis. Ce qui explique comment il peut se permettre d’annoncer une crise sociale sans définir ni la crise, ni la société qui est touchée.

L’idée de la nanohistoire permet une meilleure compréhension d’un rapport contemporain à un monde qui dépasse tout entendement individuel. Avec la multiplication des sources d’information et l’accès immédiat à des millions de textes, un étrange phénomène s’est produit ; oui, certains outils ont été développés en but de filtrer le continuel flux, mais une forme d’écriture criarde et sensationnaliste s’est installée au sein des institutions journalistiques les plus respectables parce qu’elle se fait entendre au-dessus du bruit ambiant. Dans un environnement de listes et d’engins de recherche, cette écriture sert de cheval de Troie pour certains sites, permettant l’orchestration d’un détournement d’attention temporaire. Pendant un instant, l’article semble devenir le centre du web (un des multiples centres du web) ; les sites secondaires le réécrivent, les médias sociaux le recommandent, et les experts se préparent à le débattre. Mais il y a très peu de place pour la nuance dans un tel cycle ; si on parle de la fin de notre société, il faut une date et une source incontestable à tout prix, même si ce prix est la crédibilité à long terme. Wasik remarque ce même phénomène dans les élections étatsuniennes. Sur le sujet du réchauffement planétaire, qu’il souhaite adresser en tant que topos politique plutôt que débat scientifique, il décrit une situation parfaitement analogue à celle de l’article du Guardian.

We spend so much time looking for knockout blows, momentum swings—giant, important shifts that might just happen this instant—that we become blind to slow, unglamorous changes. […] Indeed, when we do manage to focus on some crucial, fundamental story, we are often able to apprehend it only as a series of tiny, meaningless nanostories. This has been the case with global warming, an indisputably enormous problem that succeeds at staying in the popular consciousness only by way of scores of short-lived stories or controversies : cannibal polar bears, heightened hurricanes, ice-shelf collapses, the various exploits of Al Gore, etc. Even an especially hot day can occasion some well-intentioned fearmongering on the subject. The problem with this approach is that it is so easily countered by sowers of doubt. Many of the splashiest stories about global warming tend, unsurprisingly, to be those that are the most speculative or even false in their factual basis. Even the global-warming nanostories that are true can simply be rebutted with other anecdotes. (Wasik, 2009 : 151-152)

La fin du monde doit se manifester de façon grandiose pour que les nanohistoires s’en préoccupent. Et comme Wasik le démontre, les détracteurs se servent des mêmes nanohistoires pour nier sa crédibilité. Dans le cas d’Ahmed, les deux seules alternatives semblent être une fin du monde imminente, ou un fou qui crie que la fin du monde est imminente. Dans ce débat de sourd qui contribue grandement au bruit ambiant de la sphère publique du web, la nuance se fait entendre difficilement. Et souvent, le débat ne dure pas assez longtemps pour que cette nuance ressorte : dans le cas d’Ahmed, c’est son billet du Guardian qui est devenu viral, et même si Kloor l’approche d’une façon polémique, une perte d’intérêt marquée peut être ressentie dans les statistiques. En date du 31 mars 2014 (13h), l’article d’Ahmed a été partagé 141 422 fois, alors que celui de Kloor n’a que 1800 mentions dans les médias sociaux. De plus, le second article de Kloor, qui est beaucoup plus profond et qui adresse directement la recherche de Motesharrei et al. dans son contexte académique, n’a que 940 rediffusions. Combiens ont lu l’article original de Motesharrei et al. ? Il est impossible de le savoir ; le site de la SESYNC (National Socio-Environmental Synthesis Center), qui héberge l’article, ne reçoit pas assez de visiteurs pour produire des statistiques publiques.

Au-delà d’une critique de l’état des communications informatisées, j’ai d’abord été intéressé par ce phénomène pour ses liens thématiques avec une préoccupation personnelle. L’idée de la fin du monde et ses diverses déclinaisons m’interpellent depuis un certain temps. Que ce soit The Road de McCarthy, A Canticle for Leibowitz de Miller ou The Walking Dead de Kirkman, les histoires au caractère post-apocalyptique m’ont toujours fasciné. Mais lorsque je me suis mis à réfléchir à propos d’une vidéo qui pourrait être présentée en combinaison avec les photos de Chukhovich, Avakyan et Loseva, des photos qui juxtapose les tours du World Trade Center avec de grands monuments bâtis par les empires du passé, j’ai réalisé qu’il fallait adresser l’état de nos monuments et leur relation à ce qu’on pourrait nommer une société, une civilisation ou un empire. J’en suis venu au constat que c’était spécifiquement dans l’évanescence de la définition de « notre » empire que ce trouvait une ambiguïté intéressante à exploiter. Motesharrei et Ahmed profitent de ce flou pour modeler une situation catastrophique éventuelle. Sans définir, ni la crise, ni la civilisation, ils sont arrivés à détonner pour un moment et se faire remarquer par une certaine quantité de gens. Étrangement, par contre, ils ont effleuré le discours sans réellement l’affecter. On pourrait dire qu’ils n’ont été que viraux.

Ma vidéo s’exprimait dans un tout autre registre, mais est arrivée aux mêmes constats. Cette dernière, un simple montage de moments catastrophiques tirés du cinéma de désastre, avait pour objet une autre forme de discours criard utilisé pour temporairement attirer l’attention d’un grand public. Les sources cinématographiques dont je me suis servi, passant du premier Godzilla (Gojira) aux films archi-populaires de Roland Emmerich, soulignent une obsession récurrente du cinéma. Ces films, qui pour la plupart n’ont rien du post- et ne sont qu’apocalyptiques, partagent tous une caractéristique ; une fascination pour la destruction matérielle des monuments. À part Fight Club et Dr. Strangelove, qui ont une fonction théorique au sein de l’ensemble des œuvres choisies, les budgets octroyés pour produire ces archétypes de grandiloquence audiovisuelle sont en majeure partie dépensés dans la confection d’effets spéciaux. Ces petits chefs-d’œuvre de tape-à-l’œil, eux-mêmes graduellement homogénéisés depuis les 20 dernières années, agissent non seulement comme cœur narratif mais aussi comme attrait principal d’un cinéma de divertissement. Ils figurent avec proéminence dans les bandes-annonces et sur les affiches des blockbusters de Michael Bay, sont souvent utilisés comme introduction au film (voir Armageddon ou 2012, entre autres), et surviennent aussi pour animer la conclusion des événements (Knowing est l’exemple le plus frappant dans ce cas). Ils représentent la destruction de villes connues en plan large, puis l’effondrement d’un édifice en gros plan. Ils utilisent les monuments historiques immédiatement reconnaissables pour signaler l’ampleur internationale de la destruction. En somme, ils subsument de façon utilitaire la destruction du monde au spectaculaire.

Le texte d’Ahmed, et son statut de nanohistoire, me permet de comprendre ces simulacres de feux d’artifices apocalyptiques selon une optique du temporaire et du permanent. Sur un plan, ces représentations sont tout à fait temporaires, elles servent un but immédiat et superficiel, en représentant la chose la plus permanente qui soit : la fin. Mais sur un autre plan, elles rendent triviale cette fin en soulignant l’ignorance du spectateur. Roland Emmerich se considère activiste écologique, mais dans un entretient avec blackfilm.com à propos de son film The Day After Tomorrow, il démontre le degré de vraisemblance qui est important pour lui :

Can you discuss the controversy this film has raised over the possibility of global warmings effects on the environment ?

RE : I’m a filmmaker, not a scientist. But I had a very smart and intelligent screenwriter, who did a lot of research, and he tried to keep it as accurate as possible.

Could it really happen in 8 days ?

RE : No, that’s pure fiction. But global warming lead [sic] to another ice age. That’s happened before, so we know that. (Gilchrist, 2004)

L’aisance avec laquelle Emmerich saute du régime de factualité à celui du fictif souligne la désinvolture avec laquelle des sujets sérieux comme le réchauffement planétaire et l’effondrement de l’ordre social sont traités dans des films de désastre. Cette superficialité me ramène aux nanohistoires de Wasik. Les scènes de destructions du cinéma populaire, comme les articles sensationnalistes du cycle des nanohistoires, servent non pas à désensibiliser mais plutôt à investir et monopoliser l’espace sensible. Les immenses budgets et efforts qui vont à produire des simulacres de désastres, ainsi que les retours des spectateurs qui paient pour assister à une représentation peu fidèle de leur propre destruction, servent à écarter toutes considérations sociales ou écologiques aux marges de ce processus de « filmmaking ». C’est pourquoi j’ai choisi de traduire nanostories par « nanohistoire » plutôt que « nanorécits ». Parce qu’en renforçant l’idée d’un empire si univoque qu’il ne nécessite pas de définition, et en proposant que cet empire tombera lorsque ses édifices s’écrouleront, ces films et articles fixent l’histoire dans un mode temporaire. Ne pouvant pas se maintenir au-delà du choc initial, et s’effondrant sous le poids de l’examen, ces « 15 minutes of meaning » minent la possibilité d’une perspective historique. Et en employant la citation et le montage, je crois que c’est ce que j’ai tenté de rendre évident. Pour fonder la démarche des montages utilisés lors de l’exposition, je pourrais citer Benjamin, son livre de citations et ses ruines, ou encore mentionner Godard et Histoire(s) du cinéma, mais je préfère le doute que fonde cet autre prédécesseur ; Nafeez Ahmed, l’auteur de l’article du Guardian, a lui-même a réalisé un film intitulé The Crisis of Civilization dans lequel il utilise un montage de scènes tirées de sources secondaires, ainsi que des animations originales, pour présenter sa vision de l’effondrement à venir. Comme quoi la citation et le montage sont au service de tous, peu importe le type d’histoire qui doit être racontée. Mais j’espère que la liberté interprétative provoquée par le « comparatisme visuel » de Grandeur de lEmpire aura servi à faire comprendre que parmi tous ces bangs nanohistoriques, il faut lutter pour laisser une place aux whimpers (voir l’épigraphe si vous ne comprenez pas ce choix de vocabulaire). Sans quoi il ne restera plus de l’histoire qu’un spectacle de feux d’artifices.