Apocalypse, science-fiction et catastrophisme éclairé

Et si la panne sèche de notre « agir » provenait d’un déficit du « croire » ?

Inédit. C’est tout à fait inédit. Nous ne voulons pas croire ce que nous savons ! Nous savons que nous marchons vers une crise climatique et énergétique sans précédent et nous entrons dans une ère de rareté des ressources et de tension politique. […] Ce qui est écrit dans les pages qui suivent n’est en rien de la science-fiction. Ce qui est écrit est en train d’arriver. (Férone 2008 : 11 – 12 ; je souligne)

L’opposition catégorielle stéréotypique à peine dissimulée dans ces quelques lignes est si répandue et si souvent usitée – autant dans le langage courant que, comme ici, dans les ouvrages à tendance vulgarisatrice –, qu’elle pourrait apparaître comme triviale à quiconque ne s’accorderait pas le temps d’y réfléchir plus précisément : « Ce qui est […] en train d’arriver », sous-entendu les bouleversements énergético-climatiques contre lesquels penseurs et savants du monde entier cherchent à lutter, ne doit en effet surtout pas être considéré comme « de la science-fiction ». Plus généralement, Geneviève Férone prend là position – peut-être à son insu ? – dans une querelle pluriséculaire encore d’actualité, puisqu’elle dissocie dans un même mouvement argumentatif factualité et fictionalité : les récits historiques (ou scientifiques) et les récits (science-)fictionnels seraient supposés ressortir à deux pratiques irréductibles l’une à l’autre – la première se caractérisant par la volonté d’être le plus en adéquation possible avec le réel, la seconde, au premier abord plus frivole, travaillant sans relâche à s’en émanciper. Or, et avec pour intention de rappeler l’issue la plus pertinente proposée à ce débat, les travaux de Paul Ricœur (cf. Ricœur 1983 – 1986), repris synthétiquement par Jean-Pierre Esquenazi, ont montré qu’il était essentiel de réviser un tel axiome d’opposition – comme l’indique le sociologue des médias et de la culture :

Ricœur propose de comprendre le travail historique comme une mise en intrigue narrative d’événements et d’entités ordonnée par des règles historiographiques spécifiques. Mais l’opération de mise en intrigue peut aussi être consacrée à la composition d’aventures imaginées ; on aboutit alors au récit fictionnel. (Esquenazi 2009 : 46)

Loin de représenter des pratiques antinomiques, écriture historique et écriture fictionnelle se réunissent donc autour d’une opération commune : la « mise en intrigue narrative ». Cet état de fait, surprenant, nous conduit nécessairement – et indépendamment des divergences relatives au cadre énonciatif propre à chacun de ces deux modes d’écriture – à cette conclusion, troublante dans un contexte contemporain encore asservi à cet axiome d’opposition :

[L]’histoire et la fiction ne concrétisent leurs projets respectifs qu’à l’aide d’emprunts mutuels (Ricœur, 1985, p. 330). C’est ce que l’auteur appelle “l’entrecroisement de l’histoire et de la fiction” : l’imaginaire a un rôle médiateur constitutif dans l’écriture de l’histoire, et la fiction imite sans cesse l’histoire. Elles ont constitutivement besoin l’une de l’autre […]. (Esquenazi 2009 : 46)

À côté de cette première confusion – il existerait une frontière nettement délimitée entre le récit factuel (qui s’appuierait sur le seul réel) et le récit fictionnel (qui, lui, appartiendrait exclusivement au domaine de l’imaginaire) –, il est possible d’en déceler une seconde, toujours dans la citation ouvrant l’essai de Férone. Tout aussi courante mais néanmoins plus récente, cette confusion informe en profondeur les propos de l’auteure de 2030. Le krach écologique : la littérature de science-fiction serait une activité artistique qui, en raison des élucubrations plus ou moins fantaisistes autour desquelles elle s’élaborerait, ne devrait pas être prise au sérieux et, par extension, ne devrait pas être mobilisée dans le champ hautement spécialisé de la réflexion énergético-climatique – sous peine de desservir cette dernière, par exemple en créant des mondes qui écarteraient ceux qui s’y plongeraient, de l’urgence d’agir face à ce qu’ils savent mais ne croient pas, pour reprendre la formule sibylline de l’essayiste. Toutefois, adopter une telle position, c’est, ici aussi, faire montre d’une méconnaissance de ce qu’est la nature intime des récits de science-fiction et des processus structurels qui y œuvrent.

Une esquisse de définition doit par conséquent être articulée à ce stade 1, si l’on souhaite y voir plus clair : j’appellerai dans la suite de mon enquête « récit de science-fiction », une mise en intrigue narrative centrée autour d’un ou de plusieurs éléments technoscientifiques conjecturés 2, discursivement actualisés dans un monde possible structurellement analogue à notre monde empirique. Force est alors de constater que le statut « conjecturé » de ces fictions garantit la rationalité de leurs univers, la vraisemblance de ce qui y est imaginé et la possibilité de prendre en charge sur un mode réflexif les relations, certes distanciées, qu’elles tissent avec la sphère du réel : en cela proche des récits réalistes ou naturalistes, la science-fiction ainsi définie est en mesure, tout comme eux, de donner naissance à une connaissance et à une évaluation critique de cette même sphère pratique 3. Au demeurant, la réflexivité qu’on voit émerger dans ce qui précède est aisément justifiable, puisque ces propriétés des récits science-fictionnels permettent au lecteur de reconnaître, d’une part, le monde possible imaginé comme une juste analogie de son quotidien 4 et, d’autre part, ce qui se déroule dans ces récits comme une paraphrase 5 de sa propre existence – la concomitance de ces deux processus facilitant l’appropriation et l’investissement affectif par le destinataire, de l’histoire narrée. Jean-Pierre Esquenazi mentionne à ce titre une programmatique qui semble évidente à tous ceux qui refusent de ne pas étudier la science-fiction à cause de sa prétendue pauvreté esthétique, lorsqu’il demande aux chercheurs de « passer quelque temps à examiner comment […] Gene Roddenbery et Star Trek ou comment Jerry Siegel, Joe Shuster et Superman, en plus de distraire, peuvent induire une connaissance » (Esquenazi 2009 : 194) : une connaissance, c’est-à-dire la capacité du récit fictionnel à produire des vérités – d’un genre néanmoins spécifique 6 – qui concernent certains éléments du monde dans lequel nous évoluons (idées, valeurs, événements, artefacts technologiques, savoirs scientifiques, etc.).

Ces précisions liminaires apportées, il est temps d’exploiter le point commun implicitement suggéré par Geneviève Férone (autorisant ainsi à rapprocher analogiquement les sphères empirique et diégétique), entre « Ce qui est […] en train d’arriver » et les mises en intrigue science-fictionnelles : le discours factuel et celui de la fiction peuvent en effet tous deux problématiser, chacun à leur manière, cette « Apocalypse » contemporaine représentée par les bouleversements énergético-climatiques, que je limiterai d’ailleurs au seul domaine de l’énergie, c’est-à-dire au tarissement des ressources pétrolières – celui-ci ne semblant d’ailleurs pas pouvoir être traité par d’autres voies que celles ouvertes par l’anticipation. Plus précisément, il n’est plus à démontrer que les ouvrages de vulgarisation écologique élaborent quantité d’hypothèses afin d’intégrer ce que leurs auteurs perçoivent comme des signes avant-coureurs de cet épuisement délicat à penser, au sein d’une théorisation à finalité apocalyptique ; les essayistes cherchent sans nul doute à nous convaincre de l’imminence de cette perturbation sans précédent, dans l’optique où nous refuserions d’agir dans un futur proche pour y remédier 7. Parallèlement à cet état de fait, nombre de récits de science-fiction s’attachent à narrativiser les impacts socio-anthropologiques supposés d’éléments conjecturés plausibles, centrés sur cette même thématique 8. Une différence non négligeable se fait néanmoins jour entre ces deux genres de discours : alors que le premier est de nature prospective (ou futurologique) – puisqu’il s’appuie sur l’état actuel du monde pour nous présenter ce qui risque vraisemblablement d’arriver –, le second est intimement réflexif – nous avons affaire à un univers conjecturé et en général anticipé, qui, en raison de cette dernière propriété, propose au lecteur de revenir par la pensée aux éléments de son quotidien qui sont à l’origine de l’extrapolation. Il est clair que l’essence de ces deux processus est identique (hypothèse/conjecture), mais – peut-on le nier ? – la prospection implique une tension structurelle dirigée vers l’avenir, alors que la réflexion la tourne, elle, vers le présent : la première écrit demain à partir d’aujourd’hui, la seconde pense aujourd’hui à partir d’un demain possible 9.

Une question pourrait cependant être posée à ce stade, en toute légitimité : pourquoi cette composante réflexive du procédé science-fictionnel serait-elle un avantage en face de ce qui relève, apparemment, d’un champ de compétences si ce n’est philosophique, du moins éthique ? Ou, pour le dire autrement, qu’est-ce que la littérature de science-fiction, écartée méthodologiquement par Férone, pourrait bien nous apporter face à ce problème de société que sont les conséquences du pic pétrolier sur nos existences – une des manifestations particulièrement prégnantes de la catastrophe énergétique ? Pour bien le comprendre, il est nécessaire de se remémorer que l’Apocalypse, eu égard à son sens étymologique, et dans une perspective (post-)durkheimienne, « nous révèle quelque chose de fondamental au sujet du monde humain. Et ce dévoilement porte […] sur la violence des hommes. Des hommes et non pas de Dieu » (Dupuy 2009 : 43). Mais alors, si l’épuisement des ressources pétrolières – tout comme les autres pans de l’« Apocalypse » énergético-climatique –, est relatif à « la violence des hommes », pourquoi devrions-nous limiter les interrogations qui la prennent pour objet, aux seuls discours factuels et vulgarisés de l’écologie ? En effet, ne serions-nous pas tout autant justifiés de nous pencher sur des œuvres fictionnelles, en prenant acte que :

En règle générale, le lecteur non professionnel […] lit [l]es œuvres [de fiction] […] pour y trouver un sens qui lui permette de mieux comprendre l’homme et le monde, pour y découvrir une beauté qui enrichisse son existence ; ce faisant, il se comprend mieux lui-même. La connaissance de la littérature n’est pas une fin en soi, mais une des voies royales conduisant à l’accomplissement de chacun. (Todorov 2007 : 24)

Si les œuvres de fiction, pour reprendre les mots du critique bulgare, autorisent leurs lecteurs à « trouver un sens qui [leur] permette de mieux comprendre l’homme et le monde », et si l’« Apocalypse » énergétique a partie liée avec la violence des hommes – c’est-à-dire avec une de leur manière d’être au monde (et, partant, avec le sens qu’ils confèrent à leur existence par le biais de leurs agissements) –, alors les récits conjecturaux thématisant cette « Apocalypse », offrent à tous ceux qui les parcourent la chance de s’interroger sur l’origine anthropologique de cette violence et, par voie de conséquence, sur le fait que le tarissement énergétique s’identifie avant tout avec une conséquence de leur agir individuel et social. Ainsi, et à condition de ne pas succomber au fatalisme le plus cynique, il est raisonnable d’imaginer que cet agir puisse être modifié et orienté vers d’autres directions que celles conduisant à la réalisation de ce qui, de nos jours, n’est encore qu’« en puissance » : il n’y a de destin qu’a posteriori, jamais a priori. Or, infléchir intentionnellement notre agir suppose que, d’une part, nous soyons conscients des périls qui nous guettent dans un avenir proche et, d’autre part, que nous croyons à leur réalisabilité concrète si nous ne transformons pas ce que nous construisons jour après jour – et Dupuy n’insinue pas autre chose lorsqu’il affirme, succinctement :

Croire au destin [apocalyptique], c’est éviter qu’il se réalise – telle est la rationalité paradoxale que je cherche à promouvoir. Cette croyance est tout le contraire d’une fascination, car elle implique une essentielle mise à distance. (Dupuy 2009 : 45 ; je souligne)

En d’autres termes, « Croire au destin [apocalyptique] », c’est mettre à distance intellectuellement notre contemporanéité opaque, afin de la percevoir par le prisme d’un futur anticipé, d’une représentation – nécessairement fictionnelle – dans laquelle l’« Apocalypse » énergétique est réalisée (ou sur le point de le devenir) : discours écologique et discours science-fictionnel ne peuvent donc être réellement efficients, s’ils ne conduisent pas leurs lecteurs à croire à la véracité de ce qu’ils établissent ou de ce qu’ils narrent. « Croire », et non « savoir » – comme l’a bien compris Jean-Pierre Dupuy : si le « savoir » ne suffit pas, c’est qu’il n’est que la condition de possibilité de l’agir, alors que le « croire » en est le moteur. Cependant, et à y regarder de plus près, l’intuition du philosophe a de quoi dérouter nos certitudes les plus tenaces, vu qu’elle postule l’impuissance – ontologique – dans laquelle se trouve tout discours écologique (ressortissant par essence au « savoir ») à diriger pratiquement notre agir : espérer enrayer la catastrophe énergétique en se contentant d’informer les gens, est un leurre. Une autre voie – la voie (science-)fictionnelle – doit donc être préconisée pour que le « croire » vienne s’ajouter au « savoir » ; et c’est la thèse qui veut être ici démontrée.

À première vue, il pourrait sembler quelque peu surprenant de se tourner vers la littérature – en particulier de science-fiction – pour nous aider à questionner le rapport qui s’institue entre nos actes de tous les jours et l’« Apocalypse » pétrolière, voire pour exercer nos croyances relatives à l’imminence de cette catastrophe. Pourtant, les récits dits « apocalyptiques » (ou « post-apocalyptiques »), trop souvent caricaturés en raison de l’exubérance de certaines de leurs thématiques, résonnent étroitement – et étrangement – avec un concept développé il y a quelques années déjà par Jean-Pierre Dupuy : celui de « catastrophisme éclairé », ainsi que son corollaire logique, le « temps du projet ». Afin de bien saisir ce que le penseur français entend par ces syntagmes, cédons-lui la parole :

[Si on admet que] c’est l’avenir, et non le passé, qui est tenu pour fixe, la contrainte à laquelle est soumise l’anticipation de l’avenir est que la réaction à l’avenir anticipé boucle causalement sur l’anticipation en question. Le temps de l’histoire avait la forme d’un arbre. Le temps [du projet] que nous décrivons maintenant a la forme d’une boucle, dans laquelle le passé et le futur se déterminent réciproquement. (Dupuy 2004 : 191)

Et il illustre cette nouvelle conception métaphysique du temps – car c’est bien de cela qu’il s’agit – par un schéma, que je me permets de reproduire ici :

La signification de ce schéma pourrait être résumée ainsi : alors que toute action possède un effet causal sur l’avenir (considéré comme fixé), l’anticipation de ce même avenir nous permet d’adapter nos agissements présents – et ce, afin que les conséquences causales de nos actions présentes ne le rendent pas caduque. La boucle prend tout son sens, le temps du projet est une « fiction métaphysique » (Dupuy 2004 : 194) qui permet, une fois rendue intelligible, d’énoncer une définition condensée du catastrophisme éclairé : « [i]l s’agit de coordonner sur un projet négatif qui prend la forme d’un avenir fixe dont on ne veut pas » (Dupuy 2004 : 197). En ce sens, le catastrophisme éclairé est avant tout le signe d’un renouveau original dans notre rapport à la temporalité, qui nous incite, une fois accepté, à veiller dans notre quotidien à ne pas réaliser l’avenir, funeste, que d’aucuns nous dépeignent avec force arguments comme possible – le parallèle avec le texte évangélique de Marc (13, 1 37) est à ce propos saisissant (« Prenez garde, restez éveillés, car vous ne savez pas quand ce sera le moment » (Dupuy 2009 : 44)). Or, à y regarder de plus près, cette « fiction métaphysique » qui consiste à se projeter dans un avenir fixé, afin de revenir, réflexivement (et enrichi par ce détour), à notre sphère empirique, ressortit-elle à un processus structurel si différent de celui embrassé depuis plus d’un siècle par la littérature de science-fiction ? Ne doit-on pas accepter une fois pour toutes, que « catastrophisme éclairé » et « science-fiction » sont des versions alternatives d’une même axiomatique – la conjecture ? Pour le vérifier, rappelons-nous les mots de Bertrand de Jouvenel, lorsqu’il définit cette dernière opération logique comme « la construction intellectuelle d’un avenir vraisemblable » (Jouvenel 1964) ; la citation de Dupuy est-elle si radicalement incompatible avec celle du politologue ? Évidemment, non. La conclusion ne peut alors pas être éludée : « catastrophisme éclairé » et « science-fiction » sont deux « moyens » qui gardent en vue une « fin » identique – offrir l’« Apocalypse » énergétique aux consciences de tous, pour que ceux-ci décident de rester vigilants et de contraindre celle-là à ne jamais pouvoir s’actualiser. Autrement dit, catastrophisme éclairé et science-fiction sont bel et bien les deux faces opposées d’une même métaphysique du temps, même si, en raison de leur nature respective (philosophique vs. narrative), la première se caractérise pas une conformité à « la raison la plus exigeante » (Dupuy 2004 : 81) – raison à laquelle la seconde, fiction oblige, ne peut (et ne veut) pas prétendre. En revanche, il faut se garder de ne pas confondre « être sous l’égide de la plus pure rationalité » et « ne pas être rationnel » : la science-fiction n’a pas vocation de produire des essais théoriques, mais elle n’en reste pas moins, dans quantité de ses œuvres du moins, une littérature ancrée dans un contexte de production et, par extension, s’inspirant réalistement de ce même contexte. Allons encore plus loin : c’est parce que les écrivains s’appuient plausiblement sur leur réalité – le processus conjectural est à ce prix – et parce que leurs ouvrages sont accessibles au plus grand nombre, que le genre littéraire ici étudié peut côtoyer, sans sentiment d’infériorité aucun, le catastrophisme éclairé de Dupuy. En effet, cette dernière « attitude philosophique » (Dupuy 2004 : 80) souffre de son caractère abstrait et, de ce fait, peut nous faire douter de sa réalisabilité concrète, car, pour que la méditation dupuyenne soit opératoire, tout individu devrait réformer catégoriquement son rapport à la temporalité : il devrait croire à ce que, pour l’instant, il ne fait que savoir – et ce, par un acte de pure volonté seulement. À l’opposé, tout lecteur parcourant une fiction, est conduit à croire à ce qu’il découvre au gré des pages qu’il tourne. Ce phénomène, Jean-Marie Schaeffer l’a brillamment démontré (cf. Schaeffer 1999), suppose que lors de notre lecture, nous éprouvions phénoménologiquement ce que le philosophe appelle l’« immersion fictionnelle » – qu’il est possible de caractériser en quatre points : l’immersion fictionnelle est une activité homéostatique (elle « se nourrit des attentes qu’elle crée elle-même » (Esquenazi 2009 : 56)), à travers laquelle l’activité imaginative prédomine sur l’activité perceptive (cf. Esquenazi 2009 : 55), durant laquelle coexistent deux mondes (réel et fictionnel (cf. Esquenazi 2009 : 56)) et grâce à laquelle « les représentations vécues […] sont l’objet d’investissements affectifs souvent intenses » (Esquenazi 2009 : 56). On remarquera volontiers, dans un premier temps, que ce phénomène doit être expérimenté par le destinataire si celui-ci souhaite s’approprier le récit subjectivement et, dans un deuxième temps, que deux conditions supplémentaires sont à supposer pour que cet événement puisse avoir lieu :

La première est la nécessaire cohérence de l’univers fictionnel (le vraisemblable aristotélicien) : pour que le destinataire accepte de s’immerger à l’intérieur du monde fictionnel et donc de vivre entre deux mondes […], il faut que le second de ces mondes apparaisse à ce destinataire former un tout acceptable, c’est-à-dire dans la mesure où le récit inventé s’insère dans la base réelle de façon plausible. La seconde condition touche à la relation paradoxale entretenue par le destinataire avec certains des personnages du récit, […]. (Esquenazi 2009 : 123 ; je souligne)

Il est clair qu’un des cas particuliers afférents à la première de ces deux conditions de plausibilité, concerne le type de relation entretenue par l’œuvre narrative au monde empirique : une fiction, d’une part, vraisemblable, dans le sens où « les éléments “saillants” du récit apparaîtr[aient] comme une modélisation acceptable d’événements et d’individus qui pourraient trouver place dans un récit historique situé dans le même univers » (Esquenazi 2009 : 124) et, d’autre part, référentielle (roman réaliste, roman de science-fiction, etc.), c’est-à-dire une histoire dans laquelle les éléments saillants trouveraient une contrepartie – soit déjà existante, soit conjecturée – dans la sphère pratique, sera plus encline à être appropriée par le destinataire, qu’une fiction hautement métaphorique (par exemple).

Conjecturaux, vraisemblables, référentiels et optimisant l’immersion fictionnelle : les récits de science-fiction semblent en définitive, posséder l’ensemble des qualités requises pour que le lecteur – plongé dans leurs univers – soit apte à se les approprier, à se laisser toucher par les péripéties qui s’y déroulent et à croire, finalement, à ce qui y est raconté. On pourrait par ailleurs se demander si l’accessibilité de cette pratique narrative – peu étudiée dans une perspective strictement littéraire jusqu’à présent, mais non moins riche de promesses – ne serait pas en mesure de « compenser » l’abstraction propre au catastrophisme éclairé ? C’est ce qu’il reste à montrer avant de conclure – et, pour ce faire, je m’appuierai sur l’œuvre magistrale d’Andreas Eschbach, parue chez l’Atalante en 2009 : En panne sèche. Éprouvée notamment par l’intermédiaire d’un personnage similaire à nous en tout point (que ce soit par ses habitudes consommatoires ou dans ses rêves postmodernes d’épanouissement personnel), l’immersion fictionnelle nous plonge ici dans un univers pré-apocalyptique conjecturé selon la vraisemblance la plus stricte, et que l’on peut supposer très proche de celui que nous connaissons – même si l’absence manifeste de tout marqueur temporel clair au-delà de l’année 2004, nous oblige à multiplier les inférences interprétatives pour situer le récit par rapport au début du XXIe siècle. En ce sens, et au vu de ce qui a été dit précédemment, le roman de l’écrivain allemand possède l’ensemble des prérequis structurels indispensables pour conduire celui qui le découvrirait, à « croire » à ce qui se trame tout au long de l’histoire : le monde possible institué tout autant que l’intrigue narrée, sont structurés dans la plus pure tradition du roman réaliste – aucune incohérence patente à quelque niveau que ce soit, n’a pu être décelée. Au demeurant, il est évident qu’En panne sèche ne se contente pas de satisfaire la vraisemblance aristotélicienne, puisque ce texte superpose à cette dernière, une dimension de référentialité thématique : alors que la plupart des entités diégétiques ont une contrepartie tangible dans la sphère pratique, les quelques rares néologismes (« pétroléontes » (Eschbach 2009 : 350), par exemple) sont systématiquement réintégrés à l’aide de segments textuels à vertu didactique 10 – et dont la fonction narrative première est de contribuer, par exhibition (voire excès) de technicité, à l’impression (ou « effet ») de réalisme du récit – comme nous pouvons l’observer dans l’extrait qui suit :

Le secret, c’est que le pétrole résulte d’un cycle, de processus bactériologiques tels que la putréfaction, la décomposition, les champignons et des phénomènes similaires. Le processus s’amorce à la surface de la Terre et descend toujours plus bas ; il n’y a pas de seuil d’arrêt. Quoi qu’il en soit, du carbone revient de cette manière dans les couches inférieures où il se transforme à nouveau en pétrole – et s’emmagasine, naturellement. […] En bref : quand on prétend que le pétrole est de l’énergie solaire fossilisée, c’est complètement faux ; il s’agit au contraire d’énergie terrestre métamorphosée. Et par conséquent inépuisable. (Eschbach 2009 : 351)

Quant au monde possible, il serait difficile de ne pas le considérer comme un miroir très faiblement distancié de notre réalité, tant il semble intimement calqué sur celle-ci – les rappels d’événements historiques, les thématiques questionnées ou les débats amorcés (pour ne citer que ces éléments-ci), concourant à la proximité analogique qui unit ces deux univers. Il serait à ce propos tentant de conclure que si les segments explicatifs font comme s’ils étaient scientifiques, l’univers fictionnel, lui, fait comme s’il était réel : le « croire » du lecteur ne peut être renforcé qu’à condition de voir ce dernier mobiliser son « savoir » quotidien (en l’occurrence, ici, ces connaissances encyclopédiques relatives aux problématiques énergétiques telles que le tarissement futur des ressources pétrolières, etc.). Mais nous ne pouvons nous arrêter là. Comme il est de rigueur dans pareil cas, ce roman de science-fiction s’élève en effet sur la base d’une conjecture d’orientation technoscientifique qui, en raison de sa nature de conjecture, suppose d’être plausible – l’effet de réel s’en trouvant affermi – et, partant, de conduire le lecteur vers un « ailleurs » anticipé situé dans le prolongement logique de la direction prise par notre monde : le plus grand puits pétrolier approvisionnant l’Occident, le champ de Ghawar en Arabie Saoudite, se meurt (cf. Eschbach 2009 : 437 – 438). Patiemment conduit depuis le début du roman à s’immerger dans l’histoire racontée par le narrateur, le lecteur n’a alors pas d’autres choix que d’accepter ce nouvel état de fait : l’« Apocalypse » énergétique n’est plus affaire de spéculation ou d’éventualité lointaine, mais de réalité dans cet univers extrapolé. Cette mise en image sur un mode réaliste d’un « demain » conjecturé, opère maintenant à sa juste valeur – le lecteur croit à ce qu’il expérimente par le biais du roman d’Andreas Eschbach, il croit à la pertinence référentielle de ce qui y a été construit et, par extension catégorielle, au bien-fondé de l’extrapolation eu égard à sa propre existence. La conséquence de cet état de fait est aisée à formuler : par l’entremise des monologues et des dialogues questionnant le destin civilisationnel de l’Occident (entre autres), le destinataire du récit ne peut plus se tenir à l’écart et doit suivre les réflexions des personnages – il va les suivre, les prendre en compte, les faire siennes, et il y a fort à parier que cela l’engagera à vivre ces interrogations d’une façon radicalement différente de celle qu’il convoque généralement, et sans réellement y accorder beaucoup d’importance, dans un quotidien dominé par le « savoir ». On ne peut plus le contester : en raison de l’appropriation fictionnelle et de son corollaire – la domination grandissante du « croire » –, les mots, les préoccupations et les interpellations produits par le roman, ne seront plus extérieurs au sujet lisant, mais deviendront ses propres mots, ses propres préoccupations, ses propres interpellations. Alors, ce n’est plus seulement Charles Taggard qui s’exprimera par ce qui suit, mais le lecteur lui-même, dans l’intimité de sa sensibilité : « Maintenant, demandez-vous comment ce mode de vie [occidental] pourrait survivre sans pétrole. […] Comment la population va-t-elle s’approvisionner ? Où les employés licenciés par ces magasins retrouveront-ils du travail ? Comment les gens vont-ils chauffer leur maison en hiver si le fioul devient hors de prix ? » (Eschbach 2009 : 504 – 505). L’affectivité investie durant l’immersion fictionnelle explique aisément que ces questions – apparemment triviales – ne seront pas vécues par le lecteur sur un mode identique à celui qu’il adopte en parcourant un essai théorique : celui-ci l’aide à avoir conscience des problèmes énergétiques, alors que le récit d’Eschbach l’encourage à y croire. Par conséquent, si on se rappelle les parallèles stimulants établis entre science-fiction et catastrophisme éclairé, le lecteur d’En panne sèche ne se contente pas d’adhérer, théoriquement, au « temps du projet » développé par Jean-Pierre Dupuy : il l’expérimente pratiquement – et j’aimerais insister sur le fait que l’auteur de La Marque du sacré, souligne précisément que l’agir humain est avant tout conditionné par nos croyances, non par nos seules connaissances. La « leçon » offerte par la fiction est donc existentielle : l’« Apocalypse » énergétique, comme toute Apocalypse d’ailleurs, ne peut être conjurée qu’à condition de veiller, c’est-à-dire de faire entrer étroitement en résonance nos prises de conscience avec nos croyances – et ce, afin d’enrayer ce qui, dans nos agissements actuels, pourrait favoriser la réalisation du destin funeste qui nous guette.

Afin d’achever ce bref parcours, il m’a semblé indiqué de montrer quelques perspectives de réflexion originales, qu’une analyse plus détaillée du roman d’Eschbach permet de dégager. Il est tout d’abord vrai que les critiques littéraires auront reconnu dans cette œuvre romanesque, un jeu, souvent mené de manière ironique, avec les lieux communs traditionnels de la science-fiction : En panne sèche nous permet, par exemple, d’assister à une parodie désopilante des conférences transhumanistes et d’être conduit à réviser nos habitudes de lecture lorsque nous apprenons que la conjecture de Block (les « bactéries du pétrole ») était en fait une illusion. On s’aperçoit ici qu’Eschbach s’amuse à exploiter avec humour les conjectures excentriques de certains de ses prédécesseurs et met en scène, tout en s’en distanciant, les procédés d’écriture classiques du genre – une lecture autoréflexive se trouve par conséquent légitimée. Ensuite, la manière dont la thématique même du roman est traitée, révèle une donnée fondamentale de nos rapports à la consommation : nous sommes des drogués à l’énergie – inconscients de l’être, qui plus est. Cette thèse, également défendue par certains vulgarisateurs (cf. Jancovici & Grandjean 2007), trouve une correspondance dans le roman sur au moins deux plans. Sur un plan formel : la profusion de champs lexicaux économiques induit une opacité du langage, tout en montrant que ce sont les intérêts économiques qui, avant toute autre considération, viennent freiner les actions écologiques. Puis, sur un plan thématique : l’ambition démesurée de Markus Westermann à réaliser le rêve américain, son aveuglement quant aux valeurs dont il est nécessaire de se détacher pour l’accomplir et la nécessité d’avoir foi en la technique pour obtenir « toujours plus » (et c’est là le message de l’incipit du roman : « Même la dernière goutte d’essence permet encore d’accélérer » (Eschbach 2009 : 9), l’empêche d’être maître de sa destinée : « Si l’on ne s’intéresse pas aux apparences mais aux faits, on se rend compte que le principal souci des Saoudiens semble consister à maintenir le monde, et notamment l’Occident, dans un état d’addiction. De pétrodépendance pour être exact » (Eschbach 2009 : 365). Après lecture de cet extrait, nous pourrions nous demander, en toute inquiétude : ne sommes-nous pas tous, quelque part, des Markus en puissance – « pétrodépendants » – qui refusons de voir où nous allons ? Cette question, rhétorique, nous permet d’aborder la dernière perspective critique proposée par l’écrivain allemand. Ce dernier semble avoir eu l’intuition que la réelle problématique de nos sociétés postmodernes résidait dans le rapport, ambigu, qui s’instituait entre le « croire », le « savoir » et l’« agir » : il l’a si bien compris que l’ensemble de son roman consiste en une mise en abyme de ce rapport ! On ne compte en effet plus les passages où cette « problématicité » est évoquée – ce qui en fait le réel centre névralgique de l’intrigue : nous savons tous que nous ne pouvons continuer à vivre ainsi, mais nous préférons croire, comme le beau-père de Markus, Hung Wang, que tout se réglera grâce à la technologie (cf. Eschbach 2009 : 678 – 683), ou que nous y échapperons, ou…

Il serait trivial de conclure en rappelant qu’En panne sèche est un roman qui se déploie autour de l’« Apocalypse » énergétique, mais il le serait moins en montrant que celle-ci y est écrite, pour reprendre les termes employés par Dupuy, au « futur antérieur » (Dupuy 2009 : 46). En l’occurrence, Eschbach nous représente ce qui pourrait arriver si nous n’entreprenons rien ou, plutôt, il imagine qu’après la catastrophe de l’épuisement des ressources fossiles que nous bâtissons sans coup férir, nos craintes actuelles, encore fictives, seront devenues réalité. Or :

Afin de nous inciter à veiller, le catastrophisme éclairé, […], consiste à se projeter par la pensée dans le moment de l’après-catastrophe et, regardant en arrière en direction de notre présent, à voir dans la catastrophe un destin – mais un destin que nous pouvions choisir d’écarter lorsqu’il en était encore temps. (Dupuy 2009 : 46)

Faire un détour, conjecturé, vers demain pour revenir, réflexivement, à aujourd’hui – et ce, pour éviter que ce qui n’est pas encore un destin le devienne : voilà en somme ce que devrait être l’écologie politique pour le philosophe… Quant à moi, j’affirme à propos de toutes ces propriétés du catastrophisme éclairé, que la science-fiction, en particulier celle d’Eschbach, en a fait son cheval de bataille – structurel – depuis longtemps : elle nous a de tout temps révélé la folie scientifique, technologique et économique, des hommes. Et cette folie, cette violence, nous sommes tous invités, avant de la réprouver par nos actes, à l’exercer grâce aux vertus de l’immersion fictionnelle ou de l’enquête littéraire – par exemple en observant que si le champ pétrolifère Ghawar, prononcé « Rawar » (Eschbach 2009 : 437), venait à s’épuiser, c’est avant tout l’autoréférentialité, intelligemment illustrée par ce palindrome, de nos actions quotidiennes, qui s’effondrerait. Mais cette folie, justifiant la dimension toujours quelque peu apocalyptique de la science-fiction, n’est-elle pas due au fait que nos intentions, au départ, « para[issent] petit[es] et inoffensi[ves] » (Eschbach 2009 : 763) ?

  1. 1Et l’argumentaire complet y aboutissant pourra être consulté dans ma thèse de doctorat (cf. Atallah 2008).
  2. 2Je rappelle que la conjecture est un processus logique complexe qui a pour propriété essentielle d’unir un état actuel de choses avec un autre, extrapolé rationnellement et réalistement (cf. Atallah 2008 : 270 – 277).
  3. 3Il est à noter que le concept de « distanciation » conduit ontologiquement à cette fonction cognitivo-critique, tout en la légitimant ; le lecteur se référera par exemple à : (Atallah 2008 : 285 – 290).
  4. 4La structure analogique qui unit mondes fictionnels à monde réel se comprend facilement, car tout récit imaginé suppose nécessairement d’être construit autour de ce qu’Esquenazi, à la suite de Thomas Pavel, désigne par la notion de « base réelle » (pour de plus amples précisions, voir : Esquenazi 2009 : 116).
  5. 5À la suite d’Esquenazi, j’entends le concept de « paraphrase » comme la classe des jugements, opérés par le destinataire, qui consiste à considérer « l’univers fictionnel [comme] une exemplification juste de [l’]univers réel [du lecteur] dans certains de ses aspects » (Esquenazi 2009 : 158).
  6. 6Une vérité fictionnelle est « une proposition (i) concernant une situation de la réalité du destinataire, (ii) exemplifié (sic.) justement par un univers fictionnel, […] (v), médiatisée par un personnage fictionnel et (vi) énoncée par le destinataire du récit » (Esquenazi 2009 : 174).
  7. 7La « littérature écologique » étant pléthorique, je ne citerai ici que deux titres, particulièrement synthétiques, centrés autour de la fin du pétrole : (Jancovici & Grandjean 2007) ; (Lefèvre-Balleydier 2009).
  8. 8Que le lecteur m’autorise à ne proposer ici que trois pistes de lecture, choisies parmi l’immensité de ce que l’on pourrait appeler les « éco-fictions » : (Spinrad 2004) ; (Ecken 2008) ; (Eschbach 2009).
  9. 9Afin d’être tout à fait rigoureux, il faudrait préciser que les récits de science-fiction ne situent pas tous leur intrigue dans un monde futur : certains, nommés « uchroniques », présentent des mondes possibles passés ou présents – l’origine temporelle de la conjecture se situant alors nécessairement dans un passé plus ou moins lointain par rapport à l’époque d’écriture. Je n’inclurai cependant pas cette catégorie de récits dans ma réflexion, car l’uchronie me semble devoir constituer un genre littéraire spécifique – tout comme l’utopie et la dystopie (cf. Atallah 2008).
  10. 10Je rappelle que l’utilisation de tels segments participe d’une des multiples stratégies préconisées par les auteurs de science-fiction, grâce à laquelle ils incitent leurs lecteurs à saisir la conjecture – souvent exprimée sous forme de néologismes – à la fois de manière intelligible et dans les relations qu’elle tisse avec le monde réel. Pour de plus amples précisions, je renvoie l’intéressé à : (Saint-Gelais 1999).