La communauté de la mort

La maladie, qu’elle soit physique ou mentale, est un monde autre, avec ses lois et ses règles. Elle suppose plusieurs changements chez celui qui la vit, à la fois au niveau du physique (fatigue, corps affaibli) et de l’esprit (abattement, révolte). Le récit Le froid, de Thomas Bernhard, met en scène la traversée dans cet autre monde puis le retour de celui-ci vers la vie. Il raconte le vécu de la double signification du terme maladie, le rapport que la maladie du corps entretient avec celle pouvant être nommée de l’âme, ainsi que la transformation de celui qui y survit. Le narrateur sera sauvé par son esprit de contradiction et la maladie, annonce de la mort, deviendra une voie pour se trouver une identité, accepter de vivre.

Le livre s’ouvre sur un jeune narrateur qui, après avoir d’abord été un observateur dégoûté par la vue des autres malades, plonge dans le désir d’être comme ces autres au-delà de la logique de survie. Cette absence de volonté de vivre, causée par un manque de raison de vivre, vient s’ajouter à sa maladie physique. Après son transfert à Grafenhof, le sanatorium où il doit être soigné en tant que poitrinaire, il raconte les états d’âme par lesquels il passe et comment l’ombre trouvée sur son poumon a obscurci sa vie. La répétition, à de très nombreuses reprises dans les premières pages, de termes entourant le crachat fait comprendre que le personnage y accorde une importance capitale. Il croit effectivement qu’il est exigé de lui, parce qu’il est poitrinaire, de produire du crachat et il n’y arrive pas. Cette nécessité devient pour lui une compétition pendant laquelle il a l’impression que l’attention de tous est tournée vers ses tentatives infructueuses. Il est différent parce qu’il ne crache pas. De plus, malgré la présence de l’ombre sur son poumon, le jeune homme est toujours qualifié de négatif, c’est-à-dire qu’il ne souffre pas de ce qui devrait l’avoir conduit au sanatorium : la tuberculose pulmonaire à cavernes. En être atteint et être contagieux lui vaudrait le statut de positif. L’absence de conformité de son état le fait d’abord paniquer. Il raconte son anomalie :

J’étais poitrinaire, j’avais donc à expectorer ! Cependant je n’étais pas positif, je n’avais donc pas le droit de me sentir un membre pleinement valable de cette conspiration. Le mépris m’atteignait au plus profond de moi-même. Tous étaient contagieux, donc positifs, pas moi. (Bernhard 2007 : 284)

Le glissement de sens inversant la signification du terme de positif, désignant initialement l’état d’être simplement contagieux, pour devenir l’état de celui en faveur de la mort, qui est habituellement conçue comme négative, est clair. Le narrateur se sent exclu du groupe parce qu’il n’est pas contagieux malgré le diagnostic qui lui a été fait. L’absence de contagiosité devient synonyme de différence et cette différence est ressentie comme négative, tout comme il est désigné comme négatif. Cela le fait se sentir méprisé. Le mépris implique quelque chose de condamnable ou auquel aucune attention ne doit être accordée : un rejet. Cela pose problème parce que c’est la maladie qui est un état normalement considéré comme négatif ; sa santé devrait plutôt attirer l’attention et être enviée par les autres. Cela n’est pas le cas et cela proviendrait d’une disposition d’esprit particulière de l’être malade qui sera explicitée plus loin.

Pour être membre de cette conspiration, il faudrait cracher. Cette conspiration en est une pour la mort. Le terme de conspiration traduit la pensée du jeune homme qui est que les gens présents au sanatorium se sont liés en faveur de la mort. Il veut être comme eux : mourant. Il précise d’ailleurs son désir de mort un peu plus loin dans le texte. Le narrateur se met alors à adopter les mêmes comportements que s’il était malade de la même façon que les autres, c’est-à-dire qu’il s’entraîne à cracher. Le résultat de cette démarche est que :

De nouveau, puis un jour sur deux, on me réclama du crachat, un demi-crachoir le matin, un demi l’après-midi, le labo était satisfait. Toutefois j’étais toujours négatif. Tout d’abord, me semblait-il, seuls les médecins étaient déçus, finalement, je l’étais moi-même. Quelque chose ne marchait pas. Ne devais-je pas être comme tous les autres ? Positif ? (Bernhard 2007 : 284).

Ce qui motive ces comportements est donc un désir de conformité, l’impression qu’il doit être comme les autres afin de ne plus être exclu du groupe dans lequel il vit. Il obtiendra finalement le résultat désiré : « Cinq semaines après, cela y était, le résultat était positif. J’étais soudain membre à part entière de la communauté » (Bernhard 2007 : 284).

Le désir d’être inscrit dans une communauté est donc ce qui motive sa descente volontaire dans la maladie. Une communauté est un groupe de personnes vivant ensemble et partageant des caractéristiques communes. Elle est la plupart du temps le résultat d’une volonté, d’un choix. Il faut observer les règles et les lois du groupe pour y appartenir. Au contraire, il s’agit plutôt ici d’une communauté accidentelle, c’est-à-dire de gens qui se sont retrouvés isolés du reste du monde et dans l’obligation de vivre ensemble, parce qu’ils partagent une maladie. Ils sont poitrinaires. Cette maladie comporte une série de symptômes devant être réunis et manifestés pour que le diagnostic soit posé. Jusqu’à ce moment, il en manquait certains au narrateur et c’est ce qui était la source de son sentiment d’exclusion. Il a cependant réussi à reproduire ces symptômes, se rendant volontairement plus malade, et ce, apparemment contre toute logique.

La nouvelle conformité du narrateur est accueillie comme quelque chose de positif. Il raconte : « Effectivement le résultat que j’étais positif fut accueilli avec satisfaction chez mes compagnons de maladie. Ils avaient obtenu ce qu’ils voulaient : qu’il n’y ait personne à part » (Bernhard 2007 : 285). Il attribue ainsi aux autres malades une volonté que tous le soient, comme si la souffrance devait nécessairement être partagée. Il justifie ensuite son désir d’appartenance : « Puisque j’étais là, il fallait bien l’accepter, je voulais faire partie de cette communauté même s’il s’agissait de la communauté la plus affreuse et la plus horrible qu’on puisse imaginer » (Bernhard 2007 : 285). Il constate tout de même l’absurdité de son désir d’appartenir à quelque chose qui le répugne. Pourquoi ce désir ?

Au-delà de la jeunesse du narrateur qui pourrait rendre une marginalité négative, cela semble d’abord être parce qu’il n’a pas l’impression qu’il peut faire un choix. Il est résigné et demande : « Toute ma vie précédente n’avait-elle pas été construite pour aboutir à ce Grafenhof ? » (Bernhard 2007 : 285). Ce qui pourrait expliquer cette interrogation est qu’il a effectivement passé un certain temps dans des hôpitaux avant d’aller au sanatorium. La maladie présente serait alors la suite logique de ses problèmes de santé précédents. La situation devient cependant plus complexe lorsqu’il ajoute : « Moi aussi j’étais une victime de guerre. Je disparaissais de la surface, j’avais tout fait pour cette disparition. Ici on meurt et c’est tout, je m’organisai en vue de cela, je n’étais pas une exception » (Bernhard 2007 : 285). Il y a répétition du désir de ne pas être différent, de ne pas être une exception. La narration fait cependant succéder à une phrase concernant Grafenhof, le sanatorium où il est traité pour une maladie physique, une autre ayant trait à la guerre. Celle-ci tend à suggérer qu’il est une victime de la guerre et non pas de la maladie. La résignation à la maladie proviendrait alors d’une autre source que la maladie physique en elle-même. Elle prendrait racine dans une sorte de fatalité à laquelle il est impossible d’échapper. La maladie devient ainsi le symptôme d’une situation sociale, la guerre, et non pas le résultat de la bactérie qui devrait l’avoir causée.

Il commente ce lien un peu plus tard dans le livre en expliquant comment il s’est servi de l’argument de la guerre, des victimes de la guerre à laquelle il avait échappé, pour construire la logique devant justifier sa résignation face à la maladie. Il s’en est servi pour se convaincre du fait qu’il n’est pas différent des autres. Il l’explique d’une façon générale : « Des années de famine, des années de désespoir avaient inéluctablement jeté tous ces gens dans l’affection pulmonaire, les avaient expédiés dans les hôpitaux, finalement à Grafenhof » (Bernhard 2007 : 294). Il l’explique cependant également d’une façon particulière et personnelle qui implique qu’il n’aurait pas le droit d’être différent, de demeurer en vie tout simplement, lorsque tant de gens sont morts. Il l’explique enfin en évoquant un amour de l’absence d’espoir de l’après-guerre, absence à laquelle il se serait accroché. Son renoncement à la vie pourrait aussi provenir du fait qu’il s’agit d’un jeune homme qui vient de la mort et va vers la mort. Il vient de la mort parce qu’au moment où il apprend sa maladie, son grand-père vient de mourir et sa mère est mourante. Il ne quitte alors une maison de maladie et de mort que pour aller vers une autre, comme si la totalité du monde ne se composait que de ces réalités. Elles en sont en effet des constituantes, mais elles ne sont habituellement pas les seules. Il avoue avoir été soulagé de quitter sa famille même si ce qui l’attendait n’était pas plus facile.

Alors qu’il croyait avoir réussi à être comme les autres, il lui reste cependant tout de même un doute : « Ce que trois ou quatre semaines auparavant j’avais tenu pour impossible, j’avais réussi à l’obtenir : être comme eux. Mais cela également, était-ce exact ? » (Bernhard 2007 : 285). Il subsisterait alors encore une différence entre lui et les autres, une différence qui se situe ailleurs que dans le diagnostic positif ou négatif de la tuberculose. Cette pensée est d’abord considérée comme dangereuse et doit être rejetée ou mise de côté. Ainsi : « Je refoulais cette pensée, je m’installai dans la communauté de la mort, j’avais tout perdu sauf ma présence ici. Je n’avais pas d’autres choix que de renoncer à moi-même pour le devoir qui régnait ici, de renoncer totalement pour le fait que j’étais poitrinaire » (Bernhard 2007 : 285). Il a tout perdu au sens où tout ce qu’il avait entrepris auparavant ne sert à rien parce qu’il ne pourra pas faire le métier de commis de magasin qu’il avait choisi en abandonnant l’école. Il ne peut pas le faire, parce que ce métier implique de côtoyer des gens et qu’il ne le peut pas à cause de sa maladie qui est contagieuse. Ce passage souligne également le fait qu’il conçoit sa maladie comme le devoir d’être poitrinaire et de se comporter comme tel. La maladie n’est alors pas quelque chose qu’il subit, mais quelque chose dont il choisit de prendre la responsabilité et de la vivre, et ce, au risque de perdre sa personne, à laquelle il juge devoir renoncer. Le doute concernant sa similitude avec les autres malades s’avérera fondé dans la mesure où il apprendra, un peu plus tard, que son crachat a été confondu avec celui d’un autre et qu’il n’est pas vraiment positif. Il pense néanmoins l’être à ce moment et s’impose la conduite qui en découle.

La communauté de la mort serait l’oxymore avec lequel il parvient à nommer cette situation particulière qui est un entre-deux. Il s’agit d’un oxymore parce que bien sûr la communauté, comme je l’ai définie plus tôt, implique la vie alors que la mort en est de toute évidence dépourvue. En alliant ces opposés, il parvient à donner un nom au groupe de gens dont il veut faire partie. Ces gens ne sont pas tout à fait morts, mais ils ne sont pas tout à fait vivants non plus. Ils se trouvent entre les deux états, dans la transition qui devrait les conduire de l’un à l’autre.

Le narrateur note les particularités de ceux formant cette communauté et comment il trouve un certain pouvoir dans son état :

J’observais comment un être humain se transforme en une créature indigne qu’on ne connaît plus en tant qu’être humain. Maintenant, telle était ma pensée, j’avais la possibilité de contaminer des bien portants, pouvoir dont sont dotés depuis toujours tous les poitrinaires, tous les porteurs de maladies contagieuses, le même pouvoir que jusqu’à présent j’avais eu en horreur chez ceux qui m’avaient traqué comme un gibier et poursuivi de leurs regards, de leur bassesse, de leur joie maligne. À présent, je pouvais moi-même tousser mes bacilles en supposant détruire une existence ! (Bernhard 2007 : 286)

Le fait d’être malade est comparé au fait d’avoir le pouvoir sur la vie et la mort, plus précisément le pouvoir de priver les autres de la vie. L’être malade est alors jugé indigne à la fois par sa dégradation physique, parce qu’il n’a plus de considération pour ses semblables (puisqu’il veut qu’ils partagent son sort), et parce qu’il n’est plus jugé humain. Il est alors dangereux pour les autres et doit être écarté. Le narrateur reconnaît que cette transformation s’est également opérée en lui. Elle provoque de vifs sentiments :

Je haïs soudain tout ce qui était bien portant. Ma haine se tourna d’un instant à l’autre contre tout ce qui était extérieur à Grafenhof, contre tout le monde, même contre ma propre famille. Mais cette haine ne tarda pas à s’éteindre car ici elle n’avait pas d’aliment, ici tout le monde était malade, séparé de la vie, exclu, concentré sur la mort, réglé sur elle. (Bernhard 2007 : 286)

La haine dépendrait alors de la présence de son objet, ici, la différence ou le monde. Lorsque le narrateur devient malade il n’y a plus d’être différent, tous sont semblables : malades, mourants. Cela suppose que la communauté se définit à la fois par et contre la différence, l’éliminant en son sein et la repoussant à l’extérieur du groupe. Ces gens malades sont exclus de la communauté, du monde, afin d’éviter qu’ils ne contaminent les autres. Il commente ce qui différencie cette communauté de celles qu’il a connues auparavant, c’est-à-dire celles de l’internat et des hôpitaux. Il dit : « La nouveauté était qu’il s’agissait effectivement ici d’individus rejetés, éliminés, dépossédés, placés sous tutelle » (Bernhard 2007 : 293). La communauté correspondrait, dans ses défauts et sa structure, à celles qui sont la norme. Les seules différences qu’il note sont que cette communauté n’est pas choisie et que l’intensité des comportements est réduite de moitié à cause de la maladie et de la souffrance. Les termes de « placés sous tutelle » impliquent qu’ils ne peuvent plus faire à leur guise. Ils doivent se soumettre à un pouvoir qui les dépasse, ainsi qu’à une surveillance constante. Cela peut contribuer à convaincre le narrateur qu’il doit se soumettre à son sort.

Après un certain temps, le monde perd peu à peu de sa réalité et ce qui s’y passe perd de l’importance parce que : « Tout était concentré sur la production du crachat, sur une inspiration et une expiration à la fois torturantes et artistiques, sur la crainte quotidienne de la thérapeutique, la crainte d’une opération, la crainte de la mort » (Bernhard 2007 : 286). Le sujet tend à devenir plus ou moins indifférent au monde lorsqu’il en est coupé et encore plus s’il en est coupé pour attendre la mort. L’écartement d’une communauté, ici le monde, peut avoir pour conséquence de causer la volonté d’appartenir à une autre, ce qui expliquerait le désir du jeune narrateur de se rallier à la communauté de la mort. Les malades forment ensemble un autre monde où ce ne sont pas les mêmes choses qui sont importantes. La peur est ce qui domine les conduites. L’approche de la mort change également les patients d’une autre façon : « La crainte de la mort leur donne de la force, hausse la brutalité au rang de principe, l’exclu, le mort en sursis n’a plus rien à perdre » (Bernhard 2007 : 287). Le fait d’être mourant ne présenterait alors pas seulement des désavantages et ne serait pas non plus simplement un affaiblissement général. Il représente un pouvoir (même paradoxal), une force à gagner, ce qui peut le rendre désirable. La haine de l’ancien monde devient la seule façon de continuer à vivre. Il raconte :

J’avais accepté la misère humaine et je ne voulais plus souffrir qu’on me la prenne, que rien, que personne ne me la prenne. Je m’étais défait de ma répulsion et de ma haine contre Grafenhof, ma haine contre la maladie et la mort, contre la soi-disant injustice. Ce n’était pas le monde d’ici que je haïssais, à présent je haïssais le monde de là-bas, d’en face, d’en dehors, tout ce qui était autre ! (Bernhard 2007 : 290)

Ce passage montre comment le narrateur essaie de s’accrocher à quelque chose, n’importe quoi, pour se définir et vivre d’une autre façon. Il choisit ici la misère humaine, même si cela peut sembler indésirable. Ce qui est rejeté est ce qui en diffère, ce qui lui est autre et extérieur. Cette haine sera finalement rejetée parce qu’elle ne produit rien. Il ajoute à propos de ce qu’il ressent en vivant à Grafenhof : « je me sentais pareil à des centaines de milliers, à des millions, j’y étais tout à fait logiquement préparé et, comme je devais à présent l’apercevoir, je me sentais à l’abri  » (Bernhard 2007 : 289). La situation semble encore une fois absurde. Comment se sentir à l’abri au sein de gens porteurs d’une maladie mortelle ? La réponse semble résider dans le fait que cette certitude de mort rend l’avenir précis et prévisible. Il se sent alors à l’abri parce qu’il n’a pas à faire de choix. Il n’a pas à penser à un avenir. Il raconte un peu plus tard comment il avait été heureux d’aller à Grafenhof parce qu’il pensait qu’il y trouverait le temps de réfléchir à la suite de sa vie, à ce qu’il allait faire. Au lieu de cela, il passe plutôt son temps à se questionner sur son passé et sur ses parents à propos du passé desquels il ne possède que peu de détails. Il est quelqu’un qui existe à partir d’une absence de savoir et qui ne sait pas où il va. L’histoire de son passé et de ses origines est obscure. Il ne sait pas vraiment qui est son père. Il ne connaît que son nom et quelques détails. À un certain moment du texte, il apprend sa guérison. Il ne sera pas vraiment heureux de ce rétablissement parce qu’il croit que rien ni personne ne l’attend à son retour dans le monde. Il croit même qu’il y est indésirable et incapable de tout.

Ce jeune homme n’a en effet pas vraiment d’identité, ni de place à occuper. Sa seule particularité est le pneumopéritoine qui lui est installé et qu’il est le seul à avoir à Grafenhof. Lorsqu’il y retourne, il pense que cet appareil fera sensation par son unicité et sa rareté. Il se croit donc autorisé à se sentir extraordinaire parce qu’il a quelque chose d’extraordinaire dans le corps. Son unicité repose sur un ajout artificiel. Il n’a donc pas une identité très solide ni définie autrement que par l’évitement ou par l’extérieur, et même cet évitement tourne à vide puisqu’il ne réside que dans le fait de faire le contraire de ce qui est demandé sans objectif valable. Il juge d’abord cette faculté d’opposition négative et pense qu’il a été puni à cause d’elle. Il croit que sa maladie est une sanction entraînée par sa témérité parce qu’il allait toujours à l’opposé de la direction qui lui était recommandée. Il pense enfin qu’il a été puni parce qu’il exigeait tout, était mégalomane et qu’il s’est retrouvé à échouer en tout et à devoir en avoir honte. Sa maladie serait l’aboutissement de ces échecs et de cette honte. Elle viserait à tourner sa personne en dérision.

Il dit encore pour expliquer un peu plus clairement sa résignation à la maladie : « Vraisemblablement il m’avait été plus facile de me laisser tout simplement tomber plutôt que de me révolter, d’être en opposition, la vérité est aussi simple que cela » (Bernhard 2007 : 291). Il ajoute avoir accepté d’être malade par volonté de confort et par lâcheté. Il lui était plus facile d’être comme les autres que différent. Il souligne combien il est facile de se laisser entraîner à faire comme les autres et comment la différence est amenée à disparaître dans ce lieu qu’il décrit ainsi :

[…] c’était le chaos qui régnait mais l’homme s’habitue étonnamment vite à ce genre de faits quand ils se répètent quotidiennement, il a besoin de trois ou quatre jours et alors le mécanisme lui est familier, il n’a pas le choix, il se plie, il fait comme les autres, il n’attire plus l’attention. L’individualiste est repéré et tué à petit feu. (Bernhard 2007 : 287)

Ce serait donc la répétition, d’attitudes et de comportements, sur une certaine période de temps, qui entraîne la conformité. Son entraînement au crachat semble également aller en ce sens.

À un certain moment, il y a un retournement dans sa disposition d’esprit, mais il n’est pas définitif. Il en profite pour expliquer comment les patients oscillent constamment entre l’espoir et le désespoir. Il souligne enfin la soudaineté de son propre changement de logique. Ainsi, après avoir adopté la position voulant qu’il se résigne à être simplement malade comme les autres, il dira :

Mais cette logique, je l’avais immédiatement de nouveau échangée contre celle qui lui était opposée, tout d’un coup je recommençai à tout considérer inversé à cent pour cent. Mon point de vue fut tout à coup transformé en tout. Je me révoltai plus violemment que jamais contre Grafenhof et ses lois, contre l’inéluctable. J’avais de nouveau changé mon point de vue de la façon la plus radicale, à présent je recommençais à vivre à cent pour cent, à présent je voulais recommencer à vivre à cent pour cent (Bernhard 2007 : 290)

Ce retour au désir de vivre ira en s’accroissant et les moyens pour atteindre la santé vont se préciser. C’est dans le fait de s’opposer à l’attitude commune qu’il trouvera la force et le désir de vivre. Il s’opposera également aux médecins. Par contre, comme il a dit un peu plus tôt que l’individualiste est repéré, puis tué dans un endroit comme le sanatorium, il estime que sa décision de guérir doit rester secrète. Il se place alors en dehors des lois de Granfenhof et pense guérir en faisant tout le contraire de ce qui lui est recommandé, en s’opposant et en prenant le contrôle de la situation. Des exemples de cette opposition sont le fait qu’il chante secrètement alors qu’il a les poumons endommagés et qu’il sort quand il fait froid alors qu’il ne le devrait pas. Sa méfiance envers les médecins et leurs recommandations provient aussi du fait que la mort de son grand-père et celle de sa mère ont été causées par des erreurs médicales. L’installation du pneumopéritoine est également le résultat du manque d’attention d’un médecin. Cet objet, s’il est d’abord été vécu comme positif, est ensuite perçu négativement dans la mesure où sa nouveauté fait que les médecins ne savent pas vraiment comment l’utiliser, ce qui entraînera des souffrances supplémentaires pour le narrateur.

Ainsi, après avoir cherché à appartenir à cette communauté, il cherchera donc plutôt à s’en séparer et à s’en distinguer pour trouver ce qu’il a de particulier. Il constate :

Je n’avais pas leur genre de plaisanterie, leur indifférence, leur bassesse parce que j’avais mon propre genre de plaisanterie, mon indifférence, ma bassesse, la perversité bien à moi par laquelle je m’excluais à priori de leur société. La décision avait été prononcée depuis très longtemps, je m’étais décidé pour la distance, pour la résistance, pour mon départ, tout simplement pour le retour à la santé, après m’être abandonné un certain temps à leur supériorité écrasante. (Bernhard 2007 : 318)

Le doute qu’il évoquait un peu plus tôt est devenu une vérité claire pour lui. Même s’il présente certaines ressemblances avec les autres malades, il reste qu’il n’est pas tout à fait le même qu’eux. Il prend la décision de vivre en se différenciant des autres, même si cela ne sera pas facile. Il confie :

Mais ma résistance ne leur avait pas échappé et aux médecins non plus, cela naturellement me causait toujours des difficultés, j’étais dans tous les cas toujours l’esprit de contradiction dont il était difficile de venir à bout, les médecins me faisaient sentir leur froideur, les malades leur mépris. (Bernhard 2007 : 318)

Il pense ainsi que ce que les autres veulent est qu’il se résigne au fait d’être malade. C’est son esprit de contradiction qui le sauvera. Il devra alors se forger une existence de mensonge et de tromperie pour arriver à prendre le contrôle (ou, du moins, en avoir l’impression) de son traitement et des médecins sans que ceux-ci s’en doutent.

La mort de sa mère, qui suit celle de son grand-père, est celle du dernier être au monde ayant de l’importance à ses yeux ; elle crée l’impression qu’il n’a plus de raison de vivre et que sa vie n’a plus de sens. Au lieu de se laisser aller à cette perte de sens, il va plutôt profiter de ces disparitions pour s’approprier un droit à la vie et une position au sein de celle-ci. Il trouve alors un autre patient qui est son semblable par le fait qu’il n’est pas non plus positif. Cet autre malade lui semble dire oui à la vie malgré sa condition physique, s’opposant ainsi au négativisme du narrateur. Il deviendra son modèle. Le narrateur finira par changer de position avec lui, devenant le modèle de celui qui avait été le sien. L’écriture joue aussi un rôle important dans sa transformation. Il avait commencé à écrire des poèmes après la mort de son grand-père qui, jusqu’alors, était le poète de la famille. Il aura ensuite l’impression de n’exister que lorsqu’il écrit. Il commence également à écrire des petites fiches qui devraient lui permettre d’identifier mieux ce qui est important pour lui. Il essaie ainsi de se définir par une méthode et par l’écriture plutôt que par la simple contradiction. Ce seront enfin la musique et la littérature qui lui donneront une raison de vivre. La musique, parce qu’elle lui aura permis d’atteindre un certain mépris de la mort en la défiant et en regagnant un peu de vie. La littérature, parce qu’après avoir hésité à propos de son droit d’ouvrir les livres de son grand-père, il voudra quitter le sanatorium, ne serait-ce que pour trouver d’autres livres comme Les Démons de Dostoïevski, dont il pense qu’il l’a transformé en héros.

Cette nouvelle attitude s’opposant à la mort est également accompagnée d’un retour à ce qu’il nomme son « poste d’observation », qui est la position qui lui permet d’être dégoûté par la résignation des autres. Il se différencie ainsi des autres par la distance que l’observation implique. Il raconte :

À présent je fréquentais déjà la classe où était enseignée la mathématique supérieure de la maladie et de la mort. Cette science, j’en conviens, m’avait toujours attiré, à présent je découvrais que je l’étudiais avec une passion obsédante. Depuis très longtemps, j’avais tout subordonné uniquement à cette science, c’était entièrement de moi-même que j’en étais arrivé à cette science, les circonstances avaient nécessairement dû m’amener à nulle autre science qu’à celle-ci, qui renferme tout le reste des sciences. J’avais été absorbé par cette science, c’est pourquoi, de victime sans défense je m’étais fait de moi-même le plus naturellement du monde observateur de cette victime et en même temps observateur de toutes les autres. Cette distance que je prenais était tout simplement d’une nécessité vitale, c’était seulement ainsi que j’avais la possibilité de sauver mon existence. (Bernhard 2007 : 298-299)

Le sanatorium devient ainsi une classe où est enseignée une science abstraite et réputée difficile. Le narrateur pense être allé aux niveaux inférieurs de cette école auparavant. Il nomme cette science la mathématique de la maladie et de la mort. Un point important de la description de cette science est qu’il pense y être arrivé par lui-même et non pas en se détournant de ce qui lui était proposé ni en suivant les conseils de son défunt grand-père, mais plutôt par ce qu’il vivait. C’est ainsi par l’étude, et la mise à distance et la compréhension d’une situation qu’elle permet, qu’il arrive à dépasser son état de malade condamné à mort.

Le roman Le froid de Thomas Bernhard montre comment l’esprit de contradiction peut tout enrayer, jusqu’à la maladie mortelle, s’il est bien dirigé. Le narrateur arrive à se rétablir partiellement en faisant le contraire de ce qui lui est conseillé par les médecins. Il s’était mis au défi de recouvrer la santé et l’a fait. Il est parvenu, en même temps, à créer une pensée qui lui soit propre. Tout ce qui lui reste après est de se trouver une occupation dans la vie, hors de la communauté de la mort.