Juin 2026
Cœur au ventre
Entretien avec Elissa Kayal
En octobre dernier, nous nous retrouvions rue Mont-Royal afin d’échanger avec Elissa Kayal. Poète et critique bien ancrée dans la scène littéraire montréalaise, Elissa assure la codirection générale de la revue Estuaire, a publié dans de nombreuses revues et performé lors de plusieurs événements, comme le Festival de poésie de Montréal. Née à Beyrouth, elle vit au Québec depuis l’âge de 12 ans. Au département de littératures et de langues du monde, elle tente de cerner une poétique de la viscéralité. Son premier recueil, Histoire de ma gueule, est paru le 27 avril 2026 chez L’Oie de Cravan.
En primeur, dans un temps d’avant la publication, Elissa raconte la genèse du projet poétique; sa naissance dans l’urgence de retourner à ce qui garde en vie, de naviguer tant bien que mal les dommages collatéraux des bombardements sur Gaza et le Liban. Nous discutons du parcours vers le livre, des forces qui s’agitaient « en deçà », réveillant le désir de l’écriture.
Au cours de l’entretien, Elissa récite des passages de son manuscrit, certains laissés de côté dans la version publiée, d’autres s’y retrouvant, comme le début de la section nommée « GUERRE » :
mon intérieur est une bouée crevée
pour rêver je m’autochirurgite
je m’ouvre avec un scalpel
je ne trouve
rien
il y a à peine de moi en moi
il y a surtout
du moi moitié
du moi moisi
du m’aimeras-tu quand même
si mes viscères explosent?
comment est-ce qu’on fait communauté
quand on peut à peine faire un moi ?
you see we’re not the same je
me reconnais dans un pneu qui crisse
un sac de plastique dans le vent
n’importe quel objet mimant la vie
une pollution en mouvement
c’est mon corps
مرحبا
(2026, 90-91)
Comme le livre, écrit à reculons – du présent vers l’enfance vers l’atome –, nous effectuons un exercice à rebours et discutons d’un manuscrit plutôt que d’une œuvre close. Dans le décalage temporel, dans l’écart des mots, les traces de l’ouvrage se laissent encore apercevoir.
Le temps d’un soir, nous discutons d’amitiés et de collaborations poétiques, du glissement incontrôlable et fortuit entre les langues, du corps dans l’écriture, de la difficile frontière entre l’écriture académique et créative, du pouvoir quasi religieux des voyelles ou des larmes partagées. Entre fermeté et douceur, Elissa nous révèle l’arrière-scène d’un projet d’écriture qui la nécessite, qui avale tout, qui en vient à prendre toute la place.
L’entretien a été réalisé le 28 octobre 2025, à la librairie Le Port de Tête.
Organisation de l’événement : Glenda Ferbeyre-Rodriguez (Post-Scriptum, Centre de recherche des Études Littéraires et Culturelles sur la Planétarité) et Sarah Labelle (Post-Scriptum)