L’identitaire et le littéraire dans les Amériques d’Andrès Bernard et Zilà Bernd (dir.)

Une aventure complexe mais captivante

Andrès BERNARD et Zilà BERND (dir.), L’identitaire et le littéraire dans les Amériques, Québec, Éditions Nota Bene, Collection « Littérature(s) », 1999, 267 p.

Bernard Andrès et Zilà Bernd rassemblent dans cet ouvrage des textes traitant de l’imaginaire collectif des jeunes littératures d’Amérique entre le XIXe et le XXe siècle et des nouveaux rapports que celles-ci entretiennent avec les ex-métropoles. Ce travail concerne à la fois le Québec, le Brésil, les Caraïbes et interroge la situation politique de ces collectivités nouvelles. Aussi, la question est de savoir comment ces collectivités se placent par rapport à l’Autre, le colonisateur, et de quelle manière se constitue leur nouvelle identité. Dans cette perspective, l’ouvrage entreprend, à la lumière de spécialistes divers et variés, une large réflexion sur l’identitaire et le littéraire dans les Amériques. Il met ainsi en parallèle différentes conceptions de l’américanité et les multiples processus d’américanisation. Dans cette perspective, ces auteurs ont tous en commun le besoin de définir un sujet américain plus souple (16).

Le nombre des interventions (il y en a dix-sept) ne permet pas de toutes les considérer, ce qui rendrait le résumé critique trop lourd et excessivement large. Par choix et par thème, nous nous restreindrons aux textes qui traitent de l’identitaire et du littéraire dans une vaste approche. Au regard de la table des matières, nous résumerons les quatre premiers textes (17-87), la deuxième partie du livre se présentant comme plus spécialisée et les textes étant le plus souvent eux-mêmes des résumés d’œuvres littéraires. Nous ne ferons que nommer ces études qui font somme toute avancer judicieusement la réflexion sur l’identitaire à partir de thèmes très précis.

Dans son texte intitulé « Identités composites : écritures hybrides » (17-29), Zilà Bernd propose de problématiser les relations entre identité et écriture dans la production fictionnelle des Amériques et met en évidence le caractère hétérogène des démarches identitaires américaines. Elle se place ici dans un comparatisme colonial : le contact colonial a engendré des discours identitaires qu’elle se propose de retracer. D’abord, autour du manifeste anthropophage brésilien, que l’auteure compare ensuite au premier numéro de la Revue Indigène provenant d’Haïti : ces programmes prévoient de retourner à un temps primordial, avant l’arrivée des colonisateurs. À cet égard, l’Abbé Camille Roy emploiera la même expression telle qu’utilisée dans le programme de la Revue Indigène : originalité. Zilà Bernd conclue ainsi que les trois Amériques au début du XXe siècle évoquaient une conception identitaire rhizomatique, hétérogène et conflictuelle.

Ensuite, l’auteure place son analyse dans un concept plus contemporain qui émerge des Caraïbes avec Glissant et Chamoiseau : les créolisations. Ces deux auteurs combattent les fondamentalismes et les intégrismes identitaires. Pour eux, l’identité est à concevoir dans un espace plus souple ; ils rejettent ainsi les notions d’enracinement et d’aliénation. Dorénavant, l’imprévisibilité domine. Les identités sont « créolisées » et engendrent des esthétiques composites. On se trouve ici non plus dans le besoin de définition identitaire mais dans la perspective du multiple comme débat. Zilà Bernd ouvre son étude sur des auteurs latino-américains qui proposent l’acceptation du caractère hybride des cultures américaines. La production littéraire de ces vingt dernières années dans les Amériques parle donc de plusieurs contextes géographiques et se laisse traverser par plusieurs langues et langages.

Enfin, Zilà Bernd entrevoit deux perspectives à partir desquelles se pose la question identitaire dans le contexte interaméricain : la première, moderne, est basée sur le métissage et la prévisibilité, la seconde, contemporaine, se trouve être la créolisation, qui vient élargir le concept de métissage avec sa valeur ajoutée d’imprévisibilité et d’intervalorisation des cultures. Dans ce texte, l’auteure résume de façon synthétique le début d’une interrogation identitaire dans les années trente dans le contexte des Amériques, pour élargir vers une multiplicité de voix qui, somme toute, se croisent, s’assemblent et se ressemblent à la fin du XXe siècle. Cette étude rend légitime le comparatisme interaméricain et permet d’éclairer une construction jugée complexe : le façonnement de l’identité américaine, rendue passionnante grâce à ce texte critique et analytique.

Dans son texte « Quelle France pour quel Québec ? ou la nationalisation des lettres chez Camille Roy et Lionel Groulx (1904-1926) » (31-49), le professeur Bernard Andrès se penche sur un exemple précis : celui de la société canadienne-française au début du XXe siècle à travers deux personnages de l’élite cléricale : Camille Roy et Lionel Groulx, qui ont tenté de forger un identitaire pour la « nation canadienne », caricature que Bernard Andrès tente en définitive de remettre en question. Le Québec naissant ne se situerait-il pas plutôt dans une « pensée sauvage » et « souterraine » (32) ? L’auteur pense notamment à Arthur Buies, Albert Laberge, Arsène Bessette, Jean-Charles Harvey, etc. Face à ces pratiques émergeantes, Roy et Groulx tentent de bâtir une identité canadienne en proposant la double question de l’originalité et des origines. Andrès compare l’approche de Roy et Groulx et tente d’expliquer leur peur d’un déficit identitaire. L’auteur s’appuie, dans son approche comparatiste, sur une conférence de 1904 donnée par Camille Roy devant la Société du parler français au Canada, puis sur une autre conférence de Lionel Groulx intitulée « Une action intellectuelle » (1908, elle deviendra le titre de son article dans le premier volume de L’Action française en 1917).

Pour Camille Roy, les Canadiens imitent trop servilement la littérature française. Pour lui, il faut absorber la littérature du Grand Siècle (le XVIIe siècle), voire du Moyen Âge, mais ne pas imiter au-delà de la Révolution Française. Il se méfie de certaines influences qui altèrent l’identité canadienne. En bref, il souhaite réagir contre la France contemporaine. Il s’agit donc de « nationaliser » les lettres canadiennes en vue de produire une « littérature originale » (35). Aussi, la définition de l’identité canadienne doit contenir une égale reconnaissance de l’apport anglo-saxon, mais aussi une composante américaine. Andrès souligne la perspective moderniste de Camille Roy dans cette constitution identitaire. Comme Camille Roy, Lionel Groulx « impose sa France » (46). Pour ce dernier, la littérature canadienne doit être « résolument française » et « bravement régionaliste » (40). Il en appelle à une poésie épique et à une littérature sociale. Aussi, Groulx ressent le besoin de se justifier et se trouve très vite sur la défensive : le monde et les valeurs lui échappent, ce qui explique selon l’auteur sa réaction dans le champ intellectuel et littéraire. Andrès ne manque pas de rendre compte de l’engagement pathétique d’un Lionel Groulx en décalage avec son temps.

Par la suite, Bernard Andrès revient sur la poésie brésilienne en 1926 et l’identité culturelle qui s’y forge progressivement : il ne s’agissait pas pour les Brésiliens d’imiter ou de rejeter le maître, mais plutôt de le manger, le digérer et « de faire siennes à jamais ses vertus » (46). Ainsi, la construction des identités collectives se fait très difficilement dans le contexte américain. Le professeur tente sans réel aboutissement de faire un parallèle entre le manifeste brésilien et la pensée groulxiste, mais tout porte à croire que le modernisme naissant brésilien s’oppose en tout point au traditionalisme québécois. Les programmes et la politique des deux restent somme toute incomparables. Andrès conclue qu’à l’époque, « l’identité n’est pas le rapport au même » (49), et la pensée sauvage qu’il évoquait plus haut témoigne d’un autre rapport à l’Autre. C’est sur eux que reposent la relève identitaire canadienne et l’accession des Canadiens à la modernité. Là encore, la comparaison donne toute valeur au texte : étudier simplement Groulx ou Roy eût été une démarche limitée et surtout déjà très utilisée. L’intérêt de cette étude réside dans ce large système comparatif qui ne peut faire qu’avancer la recherche sur la construction identitaire au Québec et dans les Amériques au début du XXe siècle.

Jocelyn Létourneau tente de montrer dans son texte intitulé « Sur l’identité québécoise francophone » (51-62) comment l’identité se construit « à coup de cliché, d’idéogrammes, de lexies et d’images structurantes » (51). La définition de l’identité québécoise passe pour cet historien par le souvenir et la représentation de soi. Létourneau commence également son exposé par une approche comparative, dans la mesure où la constitution d’une identité se réalise toujours dans un rapport dialectique et dialogique avec l’Autre. Il évoque « l’identité canadienne + (anglaise) » et « l’identité québécoise francophone » comme distinctes et distinctives et rappelle somme toute que « la dualité reste une dimension constitutive de l’expérience historique canadienne » (53). L’historien rappelle de façon très lucide que le Canada + (anglophone) comporte des identités composites et qu’il est temps d’en finir avec les « identités limitées » afin de reconstruire « l’esprit perdu de l’identité canadienne » (54). Les Canadiens anglais perçoivent selon lui le Canada comme un espace de migration, terre de liberté, et comme une société moderne urbanisée et ouverte sur le monde. Parallèlement, les historiens depuis une quinzaine d’années insistent sur quatre critères en vue de mettre en scène le grand récit collectif des Québécois francophones : l’urbanité, le pluralisme, le libéralisme et la raison utilitaire. D’après lui, le grand récit collectif québécois ne doit plus considérer l’Anglais comme cet Autre (le conquérant), mais doit explorer « la complexité, l’ambivalence de la condition historique franco-québécoise dans le cadre d’une réification du sujet francophone comme acteur entreprenant et non pas passif de son passé » (56). Létourneau contre ainsi toutes les vérités établies selon lesquelles le Québec a longtemps été fermé sur lui-même : pour preuve, les études actuelles tentent de faire ressortir l’héritage hétérogène et les influences exotiques de la Province. Aujourd’hui, le Québécois s’ouvre à l’Autre, il ne parle plus seulement au nom du passé et ne paraît plus être ce « type déphasé » (56). Létourneau normalise l’histoire et le passé québécois qu’il va même jusqu’à définir comme une « successful story » (57).

Dans ce sens, l’identité franco-québécoise comporte deux aspects indissociables et ambivalents : le rapport à l’Autre et la crainte de l’avenir. Létourneau ne manque pas de rappeler la complexité d’un sujet traitant de l’identitaire. Il se situe d’un point de vue historique et contemporain et perçoit l’évolution « identitaire » des Québécois comme patente. Avec son optimisme habituel, il exprime, dans un style souvent complexe mais expressif, le point de vue d’un historien québécois qui tente de comprendre et de temporiser… En définitive, il est tout à fait apaisant de lire un critique positif quant à l’avenir du sujet franco-québécois. Il ouvre en effet une porte afin de percevoir cette lueur qui guidera peut-être le Québec vers l’universel. Même si ce sujet collectif québécois peut paraître pour certains illusoire, car réconforté envers son passé, il n’en n’est pas moins élevé au rang des Autres. L’identité doit justement réussir à influer sur l’agir par le travail méticuleux de l’analyste.

Gérard Bouchard (« Identité collective et sentiment national dans le nouveau monde. Pour une histoire comparée des collectivités neuves et cultures fondatrices », 63-83) se penche quant à lui sur l’évolution culturelle et politique des sociétés coloniales du Nouveau Monde, c’est-à-dire sur ces collectivités qui, depuis le XVIe siècle, sont nées de transferts migratoires, population qui partagent donc dès le départ de nombreuses caractéristiques. Sujettes à se nourrir à la fois d’utopies et de visions du passé, ces peuples passent progressivement de « l’entité à l’identité » (64). Ces collectivités neuves empruntent alors deux grands modèles : « une reproduction à l’identique, dans la continuité (perpétuer les institutions, la culture et la tradition de la société mère), ou une reproduction dans l’émancipation et la rupture (rupture avec les modèles culturels de la mère patrie, utopies de recommencement et reconstruction collective, appropriation symbolique des nouveaux espaces, émancipation politique) » (64). Aussi, cette alternative ouvre sur des évolutions collectives très contrastées.

Du thème identitaire émergent quelques idées révélatrices, notamment que l’identité est un processus et doit se constituer dans la diversité. Elle est un lieu symbolique neutre et sied sur des valeurs universelles. L’auteur offre ainsi plusieurs vérités générales en vue d’éclaircir et d’approfondir ce concept attirant mais flou. Comme à ses habitudes, Bouchard perçoit le thème en question —l’identitaire— sous un angle schématique et interrogatif. Dans ce texte, il décrit son programme de recherche qui s’étend à l’ensemble du Nouveau Monde. Il laisse place à de nouvelles interrogations qu’il nourrit de nombreux exemples. Il arrive à produire, par une analyse claire et précise, un nouveau regard sur ces collectivités neuves. Imprégné de la démarche comparatiste qui accompagne la majorité de ses travaux, l’auteur nous montre sa formidable maîtrise de l’histoire du Nouveau Monde, ce qui n’en est pas moins passionnant.

Les textes suivants traitent de l’identité, de l’émigration et de l’écriture autour d’écrivaines telles que Marie-Hélène Colimon-Hall, Maryse Condé et Gisèle Pineau (article de Suzanne Corta, 87-107), mais aussi de la résistance d’un guerrier de l’imaginaire, que met en scène Chamoiseau dans Écrire en pays dominé et qu’étudie Marie-Josée Roy (109-122). Les textes postérieurs, par leur originalité et les divers thèmes abordés, sont centrés autour de la femme et des identités créolisées. La dernière partie de l’ouvrage aborde l’identité nationale à travers les notions d’écriture, du dépaysement ou encore de la mystique antinationaliste, du rapport entre la littérature et le nationalisme. Cette diversité d’étude et la pluralité des parcours évoqués marquent chez tous ces auteurs de l’Amérique ce besoin incessant de se définir et confèrent à l’ouvrage de Bernard Andrès et de Zilà Bernd une authenticité représentative de l’Amérique aujourd’hui : l’expérience avec l’Autre aboutit un jour ou l’autre à une remise en question et à une nouvelle représentation de soi, complexe mais captivante.