Appel de textes
Penser la finitude et le futur au queer
Revue Post-Scriptum, n° 44, sous la direction de Shaghayegh Orouji
*** English follow ***
La queerness n’est pas encore là.
La queerness est une idéalité.
Autrement dit, nous ne sommes pas encore queer.
Il se peut que nous n’atteignions jamais la queerness,
mais nous la sentons comme la chaude lumière
d’un horizon empreint de puissance.
Virginia Woolf écrit ces lignes dans son journal intime, pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1941, l’année de sa mort : « Yes, I was thinking : we live without a future. That’s what’s queer : with our noses pressed to a closed door. » (344, 345) Elle y saisit avec finesse un sentiment mêlé de mélancolie et d’angoisse où l’horizon semble se dissoudre – l’étrangeté d’une époque qui ne s’étend plus vers un « après » prévisible et prometteur. Que reste-t-il de l’expérience humaine lorsqu’elle s’arrache à l’espoir d’un « après » ? Et, si l’on relisait autrement cette citation, en reformulant la question : que devient l’expérience queer lorsqu’elle se détache de la promesse d’un « après » ?
Bien que l’expression « finitude queer » ne soit pas toujours formulée telle quelle au XXᵉ siècle, plusieurs théoricien·nes ont pensé la mortalité, la vulnérabilité et le « non-avenir » queer, surtout en lien avec la maladie du sida, la mélancolie et le refus de l’hétéro-reproductivité. Dans son Histoire de la sexualité (1976-1984), Michel Foucault pense la sexualité comme rapport au corps, à la mort et au pouvoir. Pour lui la dissociation entre sexualité et reproduction ouvre une temporalité non téléologique, où le but de l’acte sexuel n’est pas forcément orienté vers la survie de l’espèce. Le texte fondamental de Leo Bersani « Is the Rectum a Grave ? » (1987), écrit dans le contexte du sida, associe le geste sexuel queer à une désubjectivation radicale, une mise en crise de l’idée de survie. Le désir queer, pour reprendre Bersani et Edelman (No Future), est associé à la non-reproduction, à la stérilité, au désir sans finalité, et, enfin, à la négation d’un avenir symbolique. Si le plaisir sexuel queer est, d’un côté, pensé de manière négative – comme une exposition à la perte, voire à la mort –, José Esteban Munoz, dans Cruising Utopia, conçoit au contraire le queerness comme inabouti, comme un horizon à atteindre, un mouvement vers un « futur » (20) utopique. Pour lui, le désir queer passe moins par l’anti-relationalité ou l’anti-socialité (Bersani, Edelman), que par le collectif et la relationalité queer (Muñoz). Dans Une Mélancolie arabe (2008) d’Abdellah Taïa se dessine ainsi la figure d’un personnage homosexuel, Abdellah, issu d’une famille musulmane pauvre, immigré marocain à Paris, qui porte partout avec lui ses crises d’anxiété et ses sensations de mort. Pourtant, un horizon de salut, d’espoir, voire d’utopie, se profile dans son rapport à l’écriture, au cinéma, à l’image et au collectif.
Les campagnes homophobes telles que « Save our children » (1977), menée par Anita Bryant, signalent que l’un des piliers des discours homophobes s’articule autour de la question de la famille traditionnelle et de la protection de l’enfant. Bien que les mouvements contestataires (tels qu’Act Up, Queer Nation, etc.) aient depuis mené – et continuent de mener – des luttes par des moyens subversifs, obtenant des résultats significatifs, la centralité de la famille et de la reproduction au sein des discours conservateurs demeure un enjeu majeur. Ce sont pourtant ces mêmes cadres hétéronormatifs qui, paradoxalement, sont récupérés et repris aujourd’hui par certains mouvements LGBTQ+, lesquels tendent à valoriser la famille et de la reproduction dans une logique néolibérale et normalisatrice. C’est précisément cette « nouvelle homonormativité » (Lisa Duggan) qu’interroge la revue Radical History: Queer Futurs (2008) : une logique qui, loin de remettre en question les normes hétérosexuelles dominantes, tend plutôt à s’y conformer, et à s’inscrire dans ce que Gayle Rubin appelle le « cercle enchanté ». Dès lors, une question s’impose : que devient le futur queer dans ce processus de normalisation ? Peut-on envisager une voie qui passerait moins par l’intégration au système néo-libéral (consommation, « pink economy », media mainstream) et la normalisation d’une certaine identité queer (blanche, de classe moyenne, monogame) que par l’interrogation et la transformation de la rhétorique conservatrice basée sur la figure de « l’enfant en danger » ? Quel rôle les textes littéraires jouent-ils dans ce processus de transformation sociale ? L’idée d’un queerness comme « horizon » ou comme « aller-vers » paraît-elle naïve ? Comment penser la littérature et les arts comme des moyens pouvant activement contribuer à dessiner un avenir queer meilleur ?
Dans un monde ravagé par les guerres, les génocides et la montée des mouvements fascistes aux quatre coins du globe, il devient de plus en plus difficile d’imaginer un avenir meilleur pour les communautés queer marginalisées et leurs droits. Les débats se complexifient d’autant plus lorsqu’aux expériences queer s’ajoutent d’autres formes de subalternité. En tant que troisième axe de réflexion, nous proposons d’examiner les expériences queer de la finitude en lien avec la race, la classe et le genre. Comment la littérature et les arts abordent-ils l’avenir queer à travers le prisme d’expériences de vie comme le racisme, l’immigration, le transfuge de classe, la transidentité ou la non-binarité ?
Nous vous invitons à nous envoyer vos propositions, qui peuvent inclure, sans s’y limiter, les axes suivants :
- Les expériences queer du futur
- Les expériences queer de la finitude et de deuil
- La finitude queer et la subalternité (race, classe, genre)
- L’utopie queer
- La finitude queer en lien avec le collectif
- La finitude queer à travers l’autofiction et le récit de soi
Nous encourageons les contributions en recherche et recherche-création ; en français ou en anglais. Les propositions de communication, d’un maximum de 300 mots, devront être envoyées au plus tard le 30 juin 2026 à l’adresse suivante : redaction@post-scriptum.org. Elles devront être anonymisées et accompagnées d’un second fichier contenant le nom, l’affiliation, l’adresse courriel de l’auteur.ice, une courte bio-bibliographie et le titre de la communication proposée. Les propositions feront l’objet d’une évaluation à l’aveugle par le comité de lecture.
Pour plus d’informations concernant notre revue, nous vous invitons à consulter notre site web : https://post-scriptum.org/
We live without a future. That's what's queer
Queerness is not yet here. Queerness
is an ideality. Put another way, we are
not yet queer. We may never touch queerness, but we can feel it as the
warm illumination of a horizon
imbued with potentiality.
Virginia Woolf wrote these lines in her diary during World War II, in 1941, the year of her death: “Yes, I was thinking: we live without a future. That’s what’s queer: with our noses pressed against a closed door. ” (344, 345). Here she captures with subtlety a feeling mingled with melancholy and anxiety where the horizon seems to dissolve—the strangeness of an era that no longer extends toward a predictable and promising “after.” What remains of the human experience when it breaks away from the hope of an “after”? And what if we were to reread this quote differently, rephrasing the question: what becomes of the queer experience when it detaches itself from the promise of an “after”?
Although the term “queer finitude” was not always used in exactly those terms in the 20th century, several theorists have explored mortality, vulnerability, and the “queer non-future,” particularly in relation to AIDS, melancholy, and the rejection of heteronormative reproduction. In his History of Sexuality (1976–1984), Michel Foucault conceives of sexuality as a relationship to the body, death, and power. For him, the dissociation between sexuality and reproduction opens up a non-teleological temporality, where the purpose of the sexual act is not necessarily oriented toward the survival of the species. Leo Bersani’s seminal text “Is the Rectum a Grave?” (1987), written in the context of AIDS, associates the queer sexual act with a radical desubjectivation, a crisis of the idea of survival. Queer desire, to borrow from Bersani and Edelman (No Future), is associated with non-reproduction, sterility, desire without purpose, and finally the negation of a symbolic future. While queer sexual pleasure is, on the one hand, conceived in negative terms—as an exposure to loss, or even death—José Esteban Muñoz, in Cruising Utopia, conceives queerness, on the contrary, as unfinished, as a horizon to be reached, a movement toward an utopian “future” (20). For him, queer desire is less about anti-relationality or anti-sociality (Bersani, Edelman) than about the collective and queer relationality (Muñoz). In Abdellah Taïa’s Une Mélancolie arabe (2008), the figure of a homosexual character, Abdellah, emerges: a poor Muslim immigrant from Morocco living in Paris, who carries his anxiety attacks and feelings of death with him everywhere he goes. Yet a horizon of salvation, hope, and even utopia emerges in his relationship to writing, cinema, the image, and the collective.
Homophobic campaigns such as “Save Our Children” (1977), led by Anita Bryant, demonstrate that one of the cornerstones of homophobic discourse revolves around the issue of the traditional family and child protection. Although protest movements (such as Act Up, Queer Nation, etc.) have since waged—and continue to wage—struggles through subversive means, achieving significant results, the centrality of the family and reproduction within conservative discourse remains a major issue. Yet it is these very heteronormative frameworks that, paradoxically, are being appropriated and adopted today by certain LGBTQ+ movements, which seek to promote the family and reproduction within a neoliberal and normalizing logic. It is precisely this “new homonormativity” (Lisa Duggan) that the journal Radical History: Queer Futures (2008) examines: a logic that, far from challenging dominant heterosexual norms, tends instead to conform to them and to fit into what Gayle Rubin calls the “enchanted circle.” This raises a question: what becomes of the queer future in this process of normalization? Can we envision a path that relies less on integration into the neoliberal system (consumerism, the “pink economy,” mainstream media) and the normalization of a certain queer identity (white, middle-class, monogamous) than on the questioning and transformation of conservative rhetoric based on the figure of the “child in danger”? What role do literary texts play in this process of social transformation? Does the idea of queerness as a “horizon” or as a “moving toward” seem naïve? How can we conceive of literature and the arts as means that can actively contribute to shaping a better queer future?
In a world ravaged by wars, genocides, and the rise of fascist movements across the globe, it is becoming increasingly difficult to imagine a better future for marginalized queer communities and their rights. Debates become even more complex when other forms of subalternity intersect with queer experiences. As a third area of reflection, we propose examining queer experiences of finitude in relation to race, class, and gender. How do literature and the arts address the queer future through the lens of life experiences such as racism, immigration, class transition, trans identity, or non-binary identity?
We invite you to submit your proposals, which may include, but are not limited to, the following themes:
- Queer Experiences of the Future
- Queer Experiences of Finitude and Grief
- Queer Finitude and Subalternity (Race, Class, Gender)
- Queer Utopia
- Queer Finitude in Relation to the Collective
- Queer Finitude through Autofiction and Self-Narrative
We encourage submissions in the form of research and research-creation; in French or English. Abstracts, limited to 300 words, must be submitted by June 30, 2026 at the latest to the following address: redaction@post-scriptum.org. They must be anonymized and accompanied by a separate file containing the author’s name, affiliation, email address, a short bio-bibliography, and the title of the proposed paper. Proposals will undergo a double-blind review by the editorial board.
For more information about our journal, please visit our website: https://post-scriptum.org/
- Image de couverture
- Éditeur·rice(s)
-
- Shaghayegh Orouji
- Date limite
- 30 juin 2026
- Date de parution
- 30 octobre 2026