Ici, mes rêves sont sous écrous

Anya Nousri
Autrice


« Why does the eldest immigrant daughter always think she is the family manager?

Manager? I wish that’s where my role ended. I am also the :

Travel agent // Head of operations // Financial adviser // Gift buyer // Card writer // Event planner // Creative direction // Head of research and development // Logistics manager // Psychologist // Councilor // Tutor // Career coach // Translator // Communication head : Email writing editor, Proof reader // Public relation // Medical assistant // Emergency responder // Babysitter // Driver // Delivery picker // » [1]

***

Tu n’es pas la mère, mais tu es le palmier, le pilier de la famille.

Petite, on me bombardait de responsabilités. Je tiens à bout de bras une bulle sacralisée : l’harmonie familiale. Si je pars, tout s’effondre. Le chaos. Je ne peux pas penser à moi. Je dois agir en fonction de ceux que je laisse derrière. Tous comptent sur moi, les membres de famille d’ici et de là-bas. Je dois préserver mes parents de la honte. M’assurer que mes frères et sœurs s’en sortent. Préserver mes tantes et mes oncles de la honte. M’assurer que mes cousins cousines s’en sortent. Me perdre. Je ne suis plus une entité, que la colle qui soude les liens pour que perdure l’unité. Les cernes le matin, la somnolence durant les cours, les adultes m’interrogent sans cesse. J’en dis juste assez pour qu’on me foute la paix. Je leur réponds que j’ai des responsabilités, moi, que je prends soin du petit frère. Mais tu es petite, tu ne dois pas penser à tout ça. J’en dévoile déjà suffisamment, je tais que ma mère sombre depuis sa naissance. Je les laisse dans l’incompréhension. Adolescente, j’élevais des enfants qui n’étaient pas les miens. Je – on – me répète le même discours : tu es le palmier, le pilier. Je l’ai assimilé. Accepter le sacrifice.

« Je l’ai vue trimer vingt-quatre sur vingt

Prier sept jours sur sept

Galérer une main dans la vaisselle

l’autre sur la poussette

Les rêves pleins de poussières

Galérer puis s’occuper de ses petits frères

Je l’ai vue taffer et reverser tout son salaire[2] »

***

T’imagines, s’ils l’apprennent, ce qu’on va dire sur l’éducation qu’on t’a donnée. Mes allées et venues pourraient causer l’opprobre. Tu veux nous tuer en fait. Une culpabilisation constante. Le diabète de ton père c’est toi. Ma tension artérielle c’est toi. Les problèmes de cœur, c’est toi. Même mon dos, c’est toi. J’abdique, je ne sortirai plus. Leur santé vaut bien le droit chemin. Les rumeurs qui pourraient peser sur ma tête finissent par dicter mes ambitions. Je prépare mon plan depuis bien longtemps déjà. Si je pars pour les études, ce sera vu comme une réussite. Tant qu’ils seront là, ils dicteront les conditions de ma fuite. Je me plie pour ne pas imploser, exploser, détruire mon dévouement.

« Petite sœur commence au McDo elle finit chez Quick

Elle a des rêves plein les valises,

hélas aucun ne se réalise vraiment

Petite sœur a grandi trop vite

Elle a mûri parmi les loups

Ne confonds pas faiblesse et gentillesse

Elle en a pris des coups

Petite sœur fait le parloir

Petite sœur fait le ménage

C’est dingue on l’appelle petite sœur alors qu’on a tous le même âge

Petite sœur a sa voiture, débrouillarde et autonome

Elle fait les trente-cinq heures,

mais les parents la voient trop comme une môme »

***

Avoir honte de reconduire les clichés qui pèsent sur les femmes de nos communautés. Pourtant c’est eux, les occidentaux, qui n’arrivent pas à concevoir que mes choix ne sont pas dichotomiques. Il n’y a pas la soumission d’un côté et la liberté de l’autre. À force d’avoir démoli tout ce qui les liait à la communauté, à force d’avoir mis l’individu sur un piédestal, ils sont incapables de concevoir mon mode de vie comme un acte de résistance.

Les petits mensonges pour survivre ne sont pas une partie de plaisir. Je mens à mes parents, j’organise mes journées en pensant à chaque détail. Mon copain me charrie parfois. Alors, c’est quoi l’excuse aujourd’hui? Je récite mon plan que j’ai préparé avec minutie. J’ai dit que j’avais une rencontre éditoriale. Ah oui? Qui dure des heures? Oh oui, on s’entendait pas du tout sur le texte. Et ce texte il parlait de quoi? Je réponds du tac au tac, d’une fille qui retourne au chalet familial et qui retrouve des photos… Je déblatère sur cette journée avec aisance, comme si elle avait vraiment existé. Pour voir mes amies, pour danser ou aller à la chicha, je dis que je suis à la bibliothèque, à une conférence ou à une réunion avec ma directrice. Ils ne sont pas dupes, je ne dois pas avoir plusieurs sorties dans la même semaine. Je priorise l’essentiel, je dis que je ne pourrais pas venir à telle invitation, invente une excuse. Je m’excuse. On m’interrompt constamment. Hey j’ai besoin que tu corriges mon texte. Tous comptent sur moi, on m’ajoute des couches, m’épuise. Même mes moments pour souffler finissent par me fatiguer.

Alors, j’abdique de nouveau.

Je reste à la maison. Dissimule aux autres mon quotidien. Les semi-vérités : oui, je vis encore chez mes parents parce que je n’ai pas les moyens de partir. Je maquille les apparences pour avoir l’air normale. Tellement que parfois je me perds à croire que c’est le cas. Et on me le rappelle. Ben là, tu pourrais juste partir de chez toi. T’as pas besoin de t’exiler et d’étudier dans une autre ville. Y arriverait quoi si tu prenais juste un appart à Montréal? Je soupire, je ne m’efforcerai pas d’expliquer les conséquences, ça leur paraîtrait futile de toute façon.

« Pars, n’aie aucune crainte

Vis ta vie, vole de tes propres ailes

Brille, sois quelqu’un, arrête de vivre toujours au pluriel

Des étoiles plein les yeux

Des montagnes de souvenir

Pars sois quelqu’un,

Mais surtout n’oublie pas de revenir »

***

Fais soin de toi. Mes aînés n’ont jamais eu droit à aucune forme de self-care. Ils ne pouvaient même pas l’envisager. Sans m’en rendre compte, je reproduis le même schéma. Sauf les quelques fois où je m’aperçois que je fais les choses pour moi. Après une longue conversation avec ma tante, je ferme mon téléphone en lui faisant croire qu’il s’est déchargé. Même si par après elle me rappelle que Whatsapp le signale lorsque la batterie de notre interlocuteur est faible, et là, en l’occurrence, ce n’était pas le cas. Parfois, je priorise mes amis, même si on s’acharne à me répéter que c’est la famille avant tout. Les amitiés sont futiles, je ne dois pas les cultiver. Ces petits moments où je mets mes limites, où je négocie subtilement mon terrain dans ce champ de bataille, me permettent de survivre. De vivre pour moi.

« Quand tu seras seule, n’oublie pas qu’on est là

Papa est un peu fâché,

mais avec le temps ça passera

Tu es née pour briller

Ici les flammes s’éteignent

Les oiseaux tombent du nid,

car souvent la poisse nous brûle les ailes

Avec ton sac et quelques sous

comme une comète jt’ai vue partir

Pars vis ta vie, mais surtout

n’oublie pas de revenir »

Okay c’est bien beau que tu sois partie, mais tu sais que les études c’est temporaire? Tu finiras bien par rentrer chez toi. C’est quoi le plan ensuite. J’esquive ces remarques, et me penche plutôt sur mes illusions. Je sors des conneries comme quoi le cordon sera coupé et je pourrais me prendre un appart à Montréal, ou bien que d’ici là j’aurais trouvé quelqu’un pour me fake marier pour qu’on me foute la paix. J’élabore des plans bien ficelés qui ne fonctionnent que dans mon imaginaire, celui où je pourrais conjuguer la liberté sans rupture. Deep down, je le sais que c’est un leurre, qu’après deux ans, trois ou quatre, ils m’attendront pour que je reprenne ma place. Je sais que je ne fais que retarder l’inévitable. Si je veux avoir accès au bonheur, je dois causer le bris familial.


Médiagraphie

[1] Tiktok @Nikita_fernandes
[2] La fouine, « Petite sœur », La Fouine vs Laouni, 2011.