Parution n° 24

Filigrane éditorial

avril 2018

L’écriture comme conversation

Texte de présentation par l’équipe éditoriale

Toute vie véritable est rencontre […] Entre le Je et le Tu il n’y a ni buts, ni appétit, ni anticipation ; et les aspirations elles-mêmes changent quand elles passent de l’image rêvée à l’image apparue. Tout moyen est obstacle. Quand tous les moyens sont abolis, alors seulement se produit la rencontre. […] Relation est réciprocité. Mon Tu agit en moi comme j’agis en lui. Nos élèves nous forment, nos œuvres nous édifient. Le “méchant” nous offre sa révélation dès que le mot fondamental a touché son être. Que de choses nous apprenons des enfants, des animaux ! Nous vivons dans le torrent de la réciprocité universelle, unis à lui par un lien ineffable.

Buber, Je et Tu.

Sans doute, l’amitié, l’amitié qui a égard aux individus, est une chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c’est une amitié sincère, et le fait qu’elle s’adresse à un mort, à un absent, lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant.

Proust, Sur la lecture.

Tout travail éditorial implique nécessairement lectures et relectures, écritures et réécritures, discussions, puis rencontres… Cependant, sans doute ne pouvons-nous pas encore parler ici d’une rencontre au sens où l’entend Buber. Nous sommes encore bien trop pris dans la médiation, celle propre au langage et celle propre à l’apparition d’un Je qui n’est jamais totalement le même dans l’écriture, ou d’un Je se cachant et se dédoublant encore plus sous le couvert du Nous institutionnel qui noie la rencontre dans et sous l’accumulation des buts et des moyens. Mais peut-être sommes-nous dans les premiers pas de cette rencontre, dans un vers la rencontre, lente marche dans laquelle nous avons cherché à évacuer la frivolité proustienne dans une lecture qui est amitié. Si tel est le cas, nous ne croyons toutefois pas avoir évacué la sincérité, une sincérité qui n’est pas celle d’une indifférence, dès lors que nous savions avoir, dès le départ des lectrices et lecteurs vivant.e.s.  Ainsi, ce numéro est peut-être, avant tout, une conversation. Une rencontre par et dans le langage au sein de l’intimité d’une fréquentation commune des textes et de l’écriture. Position qui refuse l’évacuation des textes dans une sphère hors du monde que serait celle de la représentation, pour chercher plutôt comment la représentation, n’étant jamais autre chose qu’une présentation ou une (re)présentation, participe du monde, le crée, le transforme. Et, si la représentation concerne souvent la fiction — méprise si commune ! —, cela ne signifie pas non plus qu’elle doit être considérée comme une part extérieure de l’expérience du monde. Si l’écriture revêt une part de mystère, la lecture et la conversation qui l’accompagnent permettent de nous placer, ensemble, au sein du mystère et de tenter de contourner l’idée trop souvent galvaudée de la solitude comme moteur de la création.

Là apparaît plus précisément Post-Scriptum. La revue fête cette année ses 15 ans et les 5 ans de sa relance par un nouveau comité éditorial — qui a déjà mué. Elle a pour mandat premier de rompre le cycle de l’isolement si prégnant aux cycles supérieurs. Et ce numéro, se plaçant comme inauguration des célébrations des 15 ans, se veut la marque de cette rupture ne pouvant jamais être complète. Pourtant, dans ces lectures croisées, dans ces articles qui étrangement sont, de biais, tous en lien les uns avec les autres, se tracent en filigrane les échos des conversations qui ponctuent cette petite communauté que fonde l’espace de Post-Scriptum. À travers les articles multilingues et transdisciplinaires du numéro, il est possible pour le lectorat de ressentir quelque chose comme une « langue commune » qui doit sans doute beaucoup à la discipline qu’est la littérature comparée et à sa pratique montréalaise, à laquelle un numéro de Post-Scriptum a d’ailleurs déjà été consacré (Montréal comparatiste,  nº 19, 2015).

De la sorte, dans ce numéro-conversation se donnent à lire des articles rédigés par les membres actuel.le.s du comité éditorial de la revue, textes présentant les intérêts de recherche de chacun et chacune tout comme leurs différentes façons de manier l’écriture et le langage dans un refus de nier ce qui de l’affectivité peut mener à l’écriture ou ce qui, de l’écriture peut générer de l’affect. Les textes publiés mobilisent ainsi les thèmes qui ont ponctué le parcours intellectuel de leurs auteur.e.s et dont l’importance pour la pensée de chacun et chacune est grande, et toujours vive.

Mais revenons à cette trace en filigrane, une trace plurielle, dans les travers et les à travers de lectures croisées et de conversations bifurquées. De l’article de Sophie-Claudine Desroches sur la figure de la flâneuse, à celui de Laurence Sylvain sur Cassandre et à celui d’Inês Faro sur Clarice Lispector, s’impose, malgré leurs différences, une réflexion au féminin sur le féminin dans laquelle se fait sentir la mise de l’avant d’une agentivité féminine qui subvertit des conceptions théoriques au masculin. De l’article de Louis-Thomas Leguerrier sur le péché originel, à celui de Gabriel Tétrault sur les exercices littéraires de l’esprit et celui de Marie-Eve Bradette sur la représentation de la transcendance chez Daumal, se présentent les jointures d’une réflexion sur les dessous du langage et sur toutes les tentatives de parler de ce que le langage omet. Finalement, de l’article de David Valentine sur la chaîne de médiation intellectuelle allant du texte à l’image à celui de Daniel Milazzo sur l’éternité chez Clarice Lispector, tous deux articulés depuis des figures, voire des images géométriques, se fraie une conceptualisation de la partie prenante de l’image, voire de l’imaginaire, dans la lecture et l’écriture.

Ces liens, ces bifurcations, présentés rapidement, ne sont pas les seuls. C’est pourquoi nous vous invitons à lire le numéro avec une attention toute particulière aux réponses et renvois implicites d’un texte à l’autre, à la collectivité qui derrière chaque article est , se tient ensemble et participe d’une cohérence dont l’ossature répond de ce pas vers la rencontre et de cette lecture qui est amitié.