Après l’inscription. Penser et écrire (après) le post-scriptum

Texte de présentation par Marie-Eve Bradette

Cette année, la revue de recherche interdisciplinaire en textes et médias Post-Scriptum célèbre ses 15 ans. Dans le cadre d’un numéro spécial qui vient clore l’année 2018, nous avons voulu aborder, frontalement, le titre de la revue, l’interroger conceptuellement et littérairement. Le projet, dans cette perspective : sonder les multiples facettes du post-scriptum et ses déclinaisons dans la littérature, l’essai et les arts visuels. Interroger le post-scriptum afin de voir ce qu’il peut dire, ce qu’il a à dire, comment il figure un espace marginal à même l’écriture de la lettre, mais l’écriture sous diverses formes également. Si le post-scriptum est communément compris comme une inscription qui se fait dans une temporalité secondaire, un après-coup de l’écriture épistolaire, c’est-à-dire le moment suivant la signature, il se donne nécessairement à penser comme ce qui vient après l’inscription, puis après le nom. Dans ce mouvement, voire dans cette temporalité — ou les deux tout à la fois alors même qu’espace et temps se conjuguent dans le geste d’écriture — c’est aussi la trace de l’interprétation elle-même qui se donne à penser, qui se met en scène. Qu’y a-t-il après la lettre? Qu’est-ce qui demeure après le geste d’écriture? Une trace, un reste, un résidu? Comment parler de cet après (de) l’inscription sinon que par la remise en présence de ce qui se constitue comme inscription. En somme, quelles sont les manières de lire et de dire mobilisées par le post-scriptum?

Plus qu’une simple forme dans l’écriture, le post-scriptum apparait comme un espace conceptuel à investir, à mettre en relief dans une pensée littéraire qui réfléchit sur elle-même, sur sa pratique de lecture et d’analyse qui, toutes les fois, se fait dans l’après de la lettre en une nouvelle écriture, en une nouvelle trace qui trouvera, elle aussi, son après. Peut-être est-ce aussi cela, l’après de l’inscription : la ré-inscription, la succession des écritures dans le commentaire, la critique littéraire, le travail herméneutique, l’exégèse — dans cet espace d’investissement du texte hors du texte. Ceci reviendrait toutefois à dire qu’il n’y a d’après de la lettre que dans la remise en scène de cette dernière, que l’après ne peut être saisi que dans le langage et donc qu’il s’écrit nécessairement dans la différance de son énonciation, dans une impossibilité de saisir la trace autrement, voire de la saisir tout simplement. La différance, tel que Derrida nous la donne à lire dans son travail, semble ici une lentille depuis laquelle réfléchir à cet après de l’écriture et à sa possibilité temporelle (et graphique). En effet, si ce a, cette faute d’orthographe insérée dans le mot, cette voyelle se substituant à une autre, marque, sur le plan graphique, un ébranlement de la dualité entre oralité et écriture, ce que met en scène Derrida avec son non-concept, c’est aussi une temporalité propre à la différance. Une temporalité du post-scriptum? Différer, écrit Derrida : « c’est temporiser, c’est recourir, consciemment ou inconsciemment, à la médiation temporelle et temporisatrice d’un détour suspendant l’accomplissement du “désir” ou de la “volonté”, l’effectuant aussi bien sur un mode qui en annule ou en tempère l’effet » (Derrida, 1972 : 8). Ainsi, le post-scriptum apparait-il comme cette trace graphique d’une différance, d’une temporisation qui déplace le moment du sens, le place en suspens et en direction de ce qui reste encore à-venir dans l’après de la lettre.

Ce sont donc des temporalités complexes qui entrent en relation dans ce rapport au langage et avec lui au post-scriptum, dès lors que l’on tente de le toucher, de le traduire, de le dire. Et c’est ce pari que nous avons pris, dire quelque chose du post-scriptum et penser le post-scriptum comme un espace de sens à prendre sérieusement en considération. Au travers des sept articles de ce numéro, ce sont les avatars du post-scriptum en tant qu’inscription, mais aussi le geste de l’interprétation comme temporisation, qui se dessinent, qui se trament entre les textes qui, entre eux, se donnent peut-être bien à lire comme les commentaires post-scriptiques les uns des autres. Alors qu’Anne-Pauline Crepet et Victor Collard ont choisi d’étudier l’utilisation matérielle du post-scriptum dans la correspondance de la duchesse de Châtillon (Crepet) et dans l’écriture théorique de Pierre Bourdieu (Collard) comme lieu de subversion qui des codes épistolaires qui de ladite objectivité scientifique; le post-scriptum est abordé dans ses aspects archivistiques dans les textes de Gabrielle Ouimet, laquelle aborde, à travers une visite aux archives nationales, le travail romanesque de l’autrice de langue allemande Aglaja Veteranyi, et de Kim Sachs dont l’œil critique se pose, quant à lui, sur différents monuments et œuvres visuelles dont le travail commémoratif est lié à la fois à cette temporalité du post-scriptum, mais également à son caractère scripturaire. L’article d’Emma Ayasse jette également un regard sur l’archive de l’autrice Catherine Pozzi, cette fois depuis une perspective génétique qui permettra de mettre en relief les aspects posthumes de l’œuvre de Pozzi. Matthew Rushton, dans son analyse des photographies de Michel Leiris propose une réinterprétation, une réécriture critique du travail photographique de Leiris et de ses liens à l’écriture. Enfin, Julie Côté, engage la figura comme mouvement interprétatif de la transcendance dans un après de l’écriture et analyse la manière dont la littérature, après la sécularisation, est peut-être bien le seul lieu dans lequel la transcendance puisse encore faire trace, se donner à lire, en somme faire sens.

Mettant en scène ces avatars du post-scriptum et les formes d’une lecture qui ne peut se placer qu’après l’inscription, ces textes, chacun à leur manière, nous donnent à réfléchir à ce qu’est l’interprétation, cette dernière en tant qu’elle est, nécessairement, un post-scriptum.