Le post-scriptum dans l’œuvre de Bourdieu

Îlot de liberté et retour du refoulé

Victor COLLARD
École des Hautes Études en Sciences Sociales – EHESS

RÉSUMÉ

Le post-scriptum, outil avant tout épistolaire et littéraire, n’a généralement que peu traversé les frontières disciplinaires. Le sociologue Pierre Bourdieu, à l’inverse de ses pairs en sciences humaines, lui a pourtant fait une place loin d’être négligeable dans ses écrits, pratique surprenante dans un régime scientifique qui accorde de l’importance à une certaine systématicité et ne pourrait voir dans ce recours fréquent qu’un manque d’organisation dans l’économie de ses écrits. Pourtant le grand nombre de post-scriptum atteste d’une utilisation délibérée et très réfléchie de cet instrument rhétorique qui déborde le sens traditionnel qui lui est attaché. Loin de n’être utilisé que comme addendum, Bourdieu en subvertit l’usage au point d’en élargir considérablement l’acception classique. Le post-scriptum, aux potentialités a priori limitées, prend alors une dimension totalement nouvelle dont nous montrerons les différentes facettes. Mais derrière cette stratégie discursive donnant l’impression d’une parfaite maîtrise, le sociologue n’est pas forcément toujours conscient des implications de ces morceaux isolés en fin d’ouvrage dont les ressorts sont peut-être aussi à analyser comme une façon paradoxale de résister à sa propre théorie.

ABSTRACT

Traditionally used in letters and literary works, the postscript has not yet crossed the disciplinary boundaries. Nevertheless, the sociologist Pierre Bourdieu gave it a significant place in his writings, which makes him unique among his peers in the social sciences as a field that strives towards systematicity. The large number of postscripts in Bourdieu’s work shows a deliberate and original use of this rhetorical instrument that goes beyond the traditional meaning attached to it. Far from being used only as an addendum, Bourdieu considerably subverts its use and its classical meaning. While the postscript offers at first glance limited potential, it takes on a completely new dimension with a variety of facets to be described. But behind his discursive strategies that give the impression of perfect mastery, the sociologist is not necessarily aware of the implications of these postscripts, that paradoxically show a form of resistance to his own theory.


Le post-scriptum semble généralement se rattacher à une pratique épistolaire et plus largement littéraire, moins fréquemment empruntée dans d’autres champs, y compris la sociologie pourtant située par certains « entre science et littérature » (Lepenies, 1976). Comme le souligne Ivan Jablonka, les chercheurs en sciences humaines ont reproduit, parfois à leur insu, des divisions profondément ancrées et souvent « genrées » entre disciplines à tendances jugées plutôt masculines ou féminines (Jablonka, 2017 : V-VI) qui interdisaient implicitement aux chercheurs en sciences sociales d’user de ressources littéraires sous peine de dévoyer une œuvre qu’ils avaient péniblement tenté de faire accéder au rang de science. La disgrâce qui affligera la figure du grand scientifique Buffon après sa mort, alors qu’il fut encensé de son vivant pour son style admirable, illustre cette montée d’un scientisme qui tente de bannir tout effet de style (Lepenies, 1976 : 2-3). C’est probablement une des raisons pour lesquelles Comte, Marx, Durkheim, Weber, Mauss, ou Lévi-Strauss, pour ne citer que ces quelques figures des sciences humaines, ne font et ne pouvaient faire en aucun cas du post-scriptum un instrument rhétorique d’envergure.

Intervenant à une époque différente de ses prédécesseurs fondateurs et se sentant peut-être moins tenu qu’eux de donner à tout prix des gages de sérieux scientifique, Bourdieu semble au contraire s’autoriser fréquemment le recours à ce procédé littéraire qui a tout pour contraster avec son souci de rigueur empirique et de systématicité. C’est que le sociologue a été profondément marqué par la littérature qu’il tendait à intégrer dans ses réflexions, telle sa lecture de Flaubert qui aboutira à son maître-ouvrage Les règles de l’art (Bourdieu, 1992) et chez qui Bourdieu discernait « une vision que l’on pourrait dire sociologique » (Ibid. : 59-60) sans compter l’importance pour lui des réflexions sociologiques de Proust, au point de se reconnaître un certain complexe d’infériorité vis-à-vis de la littérature : « Si j’étais aussi talentueux que Thomas Bernhard, je n’aurais pas eu besoin d’écrire L’ontologie politique de Martin Heidegger » (Bourdieu, 1990 cit. in Fabiani, 2016 : 290).

Malgré ce rapprochement opéré par Bourdieu entre littérature et sociologie, la pratique régulière du post-scriptum à la fin de nombreux ouvrages et articles de Pierre Bourdieu ne lasse pas d’interroger. Alors même que le sociologue propose des textes denses, mais très organisés, il semble fréquemment ressentir le besoin de cette fuite finale échappant à cette construction savamment orchestrée. Rédigés dans la même temporalité que le reste de l’ouvrage, voire précédemment, dans le cas d’articles déjà publiés et réédités lors de la publication d’un ouvrage en tant que post-scriptum de celui-ci (c’est-à-dire que le post-scriptum est écrit avant…), l’on peut s’interroger sur le statut que leur donnait Bourdieu dans l’économie générale de ses écrits. Quel sens en effet donner à un post-scriptum rédigé en même temps que le texte principal et pourquoi ne pas l’insérer dans une conclusion théorique plus large? Le plus souvent publiés après les annexes et la conclusion, ils semblent comme des entités non intégrables, comme un ajout final essentiel quoiqu’un peu distant du reste. Le post-scriptum apparaît alors prendre un sens différent : « après ce qui a été écrit », non pas temporellement mais en complément volontairement différencié de ce qui précède. Il peut être ce qui n’a pu être inséré ailleurs, par oubli ou par impossibilité d’être mélangé au reste en raison de sa singularité. À l’heure de l’ordinateur, pourtant, ces post-scriptum ont plutôt une fonction de mise en valeur car ils sont ainsi, après tout, dans la position paradoxale d’être des ajouts relégués à la fin, hors de la régularité du développement qui fait la matière de l’ouvrage, et d’être en même temps en position dominante de le conclure et de constituer la dernière impression laissée au lecteur.

Alors que les mauvaises langues pourraient y voir un manque d’organisation d’un texte qui ne trouvait pas à s’insérer dans le plan de l’ouvrage, peut-on recenser les post-scriptum de Bourdieu et déterminer leur touche différente par rapport au reste du texte? Constituent-ils des passages autonomes et Bourdieu peut-il y noter ce qu’il ne peut écrire ailleurs? Pourquoi une telle régularité dans cette volonté d’irrégularité littéraire et quel statut théorique Bourdieu leurs donnait-il? Sur la quarantaine d’ouvrages que compte le corpus bourdieusien, pas moins de dix ouvrages comportent un post-scriptum final ainsi que quatre articles. En sus de ce ratio déjà important, il faut noter, d’une part, que ces ouvrages comptent souvent parmi les plus importants du sociologue si l’on pense par exemple à La distinction (Bourdieu, 1979), Les règles de l’art (Bourdieu, 1992), La misère du monde (Bourdieu, 1993) ou Méditations pascaliennes (Bourdieu, 1997) et d’autre part que certains n’en comportant pas constituent des recueils d’articles qui se prêtent peut-être moins à un post-scriptum étant donné leur caractère plus hétérogène.

Cependant, au-delà de cette recension quantitative, il s’agit également de déterminer plus précisément derrière l’unité apparente de fonction, la diversité réelle des statuts de ces post-scriptum. D’une longueur variable, ils ont surtout des emplois différents qui dépendent tant du reste de l’ouvrage que de l’objectif que leur fixe Bourdieu. Parfois simple actualisation de données déjà anciennes, avertissements théoriques à prétentions plus générales que l’enquête empirique analysée, ou encore prise de position politique, le post-scriptum peut aussi avoir une fonction plus masquée et fonctionner en tant que résistance, peut-être inconsciente, à sa propre théorie. Dans l’étude Seuils (Genette, 1987) dans laquelle Gérard Genette analyse l’ensemble des fonctions littéraires de tout ce qui ne constitue pas le texte à proprement parler (présentation éditoriale, notes, dédicaces, épigraphes, quatrième de couverture, etc.), il n’est pas anodin de noter l’absence d’étude consacrée au post-scriptum. Si celui-ci peut être considéré comme faisant partie intégrante du texte, justifiant qu’il ne soit pas traité par Genette, il est plus sûrement relégué trop rapidement dans la catégorie accidentelle de l’oubli, pourquoi pas signifiant en tant que tel, mais ne nécessitant pas une étude à part entière. En nous démarquant de cette vision réductionniste, nous souhaitons donc rendre compte de cet usage très varié du post-scriptum chez Bourdieu, plus que chez tout autre auteur en sciences humaines, en insistant également sur la profonde originalité fonctionnelle que le sociologue apporte à ce dispositif littéraire : ne se contentant pas d’un usage traditionnel du post-scriptum mais en explorant les potentialités jusqu’à en inventer de nouvelles, Bourdieu en bouleverse l’acception classique et élargit l’éventail possible de ses emplois.

I. Un usage classique : le post-scriptum comme retour

Il est possible d’isoler un premier échantillon de post-scriptum, le plus classique de facture, mais aussi le plus restreint en nombre, qui donne à voir la façon la plus traditionnelle de l’envisager en tant qu’addendum à une publication dont les données recueillies plusieurs années auparavant peuvent être jugées non totalement pertinentes par rapport au contexte actuel. Le post-scriptum de 1996 de l’article sur « La double vérité du travail » (Bourdieu, 1996) permet par exemple au sociologue d’opérer une actualisation « par remords » des analyses de sa communication orale désormais jugées anciennes. Présentée originellement en 1975 lors du colloque « Les conflits du travail » à la Maison des Sciences de l’Homme, cette présentation donne lieu en 1996 à un article de deux pages, dont un quart de page de post-scriptum, dans lequel Bourdieu se sent contraint d’analyser les changements parfois profonds qui ont eu lieu du point de vue du monde du travail lors des deux décennies écoulées, et de rendre compte des nouveaux développements de la sociologie du travail qui ont tenté d’étudier ces transformations. Plutôt que de modifier son analyse à l’intérieur de son développement, Bourdieu préfère utiliser le post-scriptum pour insister sur les variations du contexte qui, sur certains points, rendent moins actuels les développements qu’il formulait à l’époque. Cependant, si Bourdieu préfère recourir au post-scriptum plutôt que de remanier complètement son article c’est peut-être aussi parce qu’il souhaite moins renouveler et effacer son analyse précédente qu’insister sur sa pertinence, que la nouvelle situation n’a fait que révéler davantage : « Beaucoup de temps a passé et beaucoup de choses se sont passées, notamment dans les entreprises, privées et même publiques, depuis le moment (1975) où j’avais présenté cette analyse, portant ainsi au jour plus complètement certaines de ses implications » (Ibid. : 90). Le post-scriptum a donc ici pour Bourdieu une valeur d’actualisation à des fins notamment de crédibilité scientifique. Le sociologue a en effet produit une grande quantité d’ouvrages en s’appuyant sur des enquêtes menées parfois plusieurs décennies auparavant, dont d’aucuns estimaient qu’elles étaient dès lors dépassées. Bourdieu a dû alors s’en justifier, qu’il s’agisse de ses travaux sur l’éducation, les grandes écoles ou sur le goût notamment parce qu’ils étaient transformés d’un article à un livre (« L’école conservatrice. Les inégalités devant l’école et la culture » devient La reproduction en 1970 « Agrégation et ségrégation [Le champ des grandes écoles et le champ du pouvoir] en 1987 devient La noblesse d’État en 1989, « Anatomie du goût » en 1976 devient La distinction en 1979, etc.), en montrant que la péremption des données n’invalidait pas le cœur de ses analyses et hypothèses mais nécessitait une simple mise à jour sociographique à partir de résultats d’enquêtes plus récents qui témoignaient de la validité de celles-ci.

Pourtant, il est frappant de constater que sur l’échantillon de post-scriptum que nous recensons, la proportion de ceux strictement dédiés à l’actualisation de données est très faible : un seul sur une quinzaine de post-scriptum. Cela peut témoigner tant d’un parti-pris scientifique de Bourdieu que d’un manque de temps pour revenir et actualiser ses travaux, animé qu’il était par la volonté d’explorer sans cesse de nouveaux domaines. Cela nous renseigne en tout cas sur le fait que Bourdieu avait des vues différentes du rôle dévolu au post-scriptum. Celui-ci semble un instrument beaucoup plus utile quand il déborde de son carcan traditionnel pour revêtir des fonctions plus originales que nous allons présenter maintenant.

II. Une redéfinition de la fonction du post-scriptum

Dans une seconde acception du post-scriptum, beaucoup plus hétéroclite et abondante, Pierre Bourdieu utilise cet instrument de façon très variée et inattendue. Le post-scriptum prend dans ces cas un sens très différent de sa fonction traditionnelle de précision ou d’actualisation. Il peut s’agir d’abord d’un moyen d’anticiper les objections qui seront faites à l’ouvrage ou à l’article en répondant à la fin aux critiques et incompréhensions que Bourdieu redoutait. S’il reconnaissait manier un certain goût rhétorique pour les longues phrases, sorte de « périodes » littéraires lui permettant à l’intérieur d’un même développement d’affirmer son propos tout en rejetant les contestations qu’il anticipait, Bourdieu semble utiliser cette possibilité d’un espace final offert par le post-scriptum pour concentrer les objections possibles afin de mieux les écarter. C’est donc ici une véritable fonction de prolepse que revêt le post-scriptum. Celui de son article « L’examen d’une illusion » (Bourdieu, 1968) consiste ainsi en une prise de recul critique sur la contestation qui pourrait leur être faite d’« utopisme égalitariste », dont ne se sentent pourtant pas proches Bourdieu et son co-auteur Jean-Claude Passeron. Paraphrasant les critiques qu’ils estiment à venir de la part d’autres chercheurs, les deux auteurs affirment explicitement : « On ne peut voir dans ces analyses une prise de position éthique ou politique, bref idéologique, sur les valeurs ultimes de la société et leur prêter des intentions populistes ou égalitaristes, qu’à condition de les interroger à partir d’une problématique qu’elles refusent expressément » (Ibid. : 252). De même, le post-scriptum de Langage et pouvoir symbolique (Bourdieu, 2003) est une reprise de l’article publié en 1978, « Sur l’objectivation participante », dans lequel Bourdieu semble répondre par anticipation aux critiques récurrentes sur le sociologue-roi qui se permettrait d’objectiver les autres en commettant la faute impardonnable de ne pas s’objectiver lui-même : « D’autres vont plus loin et demandent : de quel droit celui qui objective s’exclut-il de l’objectivation, se situant tacitement en un lieu absolu, point d’où se déploie toute vue possible et sur lequel il n’est pas de vue possible? » (Ibid. : 398). Bourdieu qui faisait de l’objectivation du « sujet objectivant », c’est-à-dire précisément le sociologue, le préalable de toute démarche scientifique, ne pouvait être désarçonné par cette critique et utilise ainsi en post-scriptum l’article même qu’il a rédigé quelques années auparavant sur la question.

D’autres usages du post-scriptum peuvent être également relevés dans la pratique de Bourdieu. Cet espace est une façon pour lui de donner une certaine force de généralité et d’universalité à des propos que les conditions d’enquête de terrain et leur époque pourraient particulariser et rendre trop anecdotiques. Le post-scriptum est alors ce qui permet de prendre de la hauteur sur les implications concrètes des analyses développées auparavant. Partant d’un terrain d’enquête par définition très localisé, Bourdieu évoque a contrario dans le post-scriptum les problèmes généraux tels que les conditions sociales de l’accès à l’universel (Bourdieu, 1979 : 577), la nécessité d’une Realpolitik de la raison (Bourdieu, 1994 : 237), ou encore l’enjeu d’une possible liberté pour les individus par la connaissance des déterminismes pourtant censés la limiter (Bourdieu, 1993 : 925). Dans deux ouvrages également développés à partir d’articles rédigés antérieurement, Bourdieu se sert du post-scriptum pour élargir son propos particulièrement restreint à l’origine : les raisons du célibat de nombreux paysans du Béarn (Bourdieu, 2002) et une analyse socio-économique du marché de la construction individuelle en France, principalement réalisée à partir d’entretiens entre acheteurs et vendeurs (Bourdieu, 2000). Le post-scriptum du Bal des célibataires, intitulé « Une classe objet », est ainsi une sorte de retour plus théorique, réflexif et généralisant sur la façon dont se manifestent « les conditions sociales de production des catégories sociales de perception » (Bourdieu, 2002 : 253) et les conséquences généralement négligées qu’elles entraînent en termes de dominations des paysans, non plus seulement du point de vue des relations maritales, mais du point de vue de l’imposition de leurs représentations par les classes favorisées. Le post-scriptum fonctionne alors comme une adresse de Pierre Bourdieu à lui-même, en vue de ne pas perdre de vue la généralité d’un propos que le cas singulier qu’il traite avant le post-scriptum ne doit pas occulter. De même, le post-scriptum de l’ouvrage Les structures sociales de l’économie (Bourdieu, 2000) vise explicitement à élargir la focale. Parti dans son ouvrage d’une analyse locale du marché de l’habitation et du rôle interventionniste de l’État dans une économie officiellement libérale, Bourdieu tente de montrer l’apparition, sous l’effet de politiques de déréglementation, d’un « champ économique mondial » composé de sous-champs nationaux spécialisés (Ibid. : 343) ayant progressivement aboli les frontières étatiques, condition de son unification. Par ce recours fréquent à la catégorie de « l’universel », lui permettant ici de dépasser le champ français, Bourdieu tente une nouvelle fois de donner une portée plus large, plus systématique à ses propos, comme s’il tentait de convaincre absolument de la généralité de son modèle, le terrain d’enquête utilisé n’étant jamais qu’une illustration possible d’un schéma général convenant, sous réserve de certaines adaptations, à toutes les situations. Ayant à la fois forgé ses concepts principaux sur le terrain (champ, habitus, capital, etc.), notamment en Algérie, Bourdieu a en même temps voulu les adapter à l’ensemble des champs du monde social avec le désir de créer une certaine matrice toujours mobilisable. Cet éclectisme, qui lui fut reproché et qui pourrait laisser penser qu’il n’a pas abandonné si facilement cette ambition totalisante, qu’il condamnait pourtant chez les philosophes, peut donner l’impression d’une sorte de prétention de l’auteur à actualiser son modèle dans un certain nombre de champs très différents alors que la démarche scientifique classique consistait au contraire à se spécialiser sur un objet d’étude de plus en plus restreint.

Le post-scriptum chez Bourdieu est également très fréquemment utilisé de manière normative, comme si le sociologue souhaitait insister sur la visée politique de ses analyses, loin d’être uniquement descriptives, dans la lignée de la fameuse phrase de Durkheim dans De la division du travail social : « Nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif » (Durkheim 2008 : XXXIX). Le post-scriptum de La misère du monde, très politique, vise en partie, si ce n’est à prendre le contre-pied des entretiens précédents, du moins à ne pas laisser le lecteur dans un total vide anti-normatif. Le sociologue souhaite défataliser le monde social en contestant la prétendue naturalité des mécanismes d’exclusion avant tout sociaux et donc modifiables. Ce cheval de bataille tout à fait crucial chez Bourdieu se retrouve dans de nombreux post-scriptum, comme celui de Sur la télévision, précisément intitulé « petit post-scriptum normatif » : « C’est tenter d’offrir aux uns et aux autres une possibilité de se libérer, par la prise de conscience, de l’emprise de ces mécanismes » (Bourdieu, 1996 : 94).

Enfin, de manière significative, le post-scriptum de son article de 1975, L’invention de la vie d’artiste, est par la suite intégré dans les développements de ce qui est devenu Les règles de l’art (Bourdieu, 1992). Bourdieu donne donc ici un avatar du post-scriptum utilisé chez lui comme un moyen de formuler une hypothèse un peu audacieuse qu’il ne peut pour l’heure pas totalement étayer, comme un sas séparé du reste pour que les éventuelles critiques ne viennent pas polluer la démonstration d’ensemble qui précède ce post-scriptum. Le post-scriptum devient alors un ante-scriptum, un rendez-vous pris sur l’avenir et qui nécessitera des développements plus substantiels qu’il ne peut qu’esquisser ici. Ce procédé original se retrouve par exemple dans les « confessions impersonnelles », post-scriptum inséré à l’issue d’un chapitre des Méditations pascaliennes (Bourdieu, 1997 : 53-65) et qui est une anticipation, avec des reprises parfois littérales, de son autobiographie qui n’en est pas une, rédigée quelques années plus tard : Esquisse pour une autoanalyse (Bourdieu, 2004). Dans les Méditations pascaliennes, Bourdieu va jusqu’à écrire trois post-scriptum répartis dans le livre en conclusion de différents chapitres. Il les distingue des « études de cas » également présentes (Bourdieu, 1997 : 276, 291) et consacrées à des illustrations des analyses théoriques qui précèdent. Bourdieu, pressé par le temps, les multiples tâches que requièrent à la fois sa tâche de directeur de revue, de professeur au Collège de France, d’encadrant de travaux universitaires, de conférencier, etc. ne cesse de recourir aux tournures telles que « il faudrait plus de temps pour montrer », qui témoignent des marges de manœuvre limitées dont il disposait : ces post-scriptum semblent en ce sens l’une des façons de lui faire gagner du temps et de préparer la suite. Le post-scriptum, toujours limité à quelques pages, s’inscrit donc dans cette perspective très particulière de pari sur l’avenir, tel une bouteille jetée à la mer mais destinée à être recueillie, après un certain temps, par son propre expéditeur.

III. Le post-scriptum en tant que résistance à sa propre théorie

Enfin, les post-scriptum chez Bourdieu peuvent présenter, à un dernier niveau de lecture, une acception plus « inquiétante » du point de vue de sa théorie même, quand ils semblent défendre une thèse contraire à l’esprit général du reste de l’ouvrage. Le sociologue, à qui l’on a reproché sa vision déterministe, niant la liberté et le changement dans l’histoire à force de ne penser que la « reproduction », semble alors comme répondre à ses détracteurs sur un mode concessif comme s’il n’assumait pas totalement la radicalité et la force de ses propos précédents. C’est le cas avec son concept non complètement maîtrisé de « marge de liberté » que des chercheurs pourtant inscrits dans sa tradition ont vertement critiqué, tel Bernard Lahire : « Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des chercheurs invoquer les “marges de liberté” de l’acteur au moment d’avouer que leurs analyses statistiques laissent une part de leurs données inexpliquée… » (Lahire, 2016 : 63). Or c’est ce thème de la liberté qui revient très souvent dans les post-scriptum de Bourdieu. Certes, cette liberté par la connaissance des déterminismes est un thème important dans ses écrits, mais sa fréquence dans les post-scriptum la fait apparaître comme une contrepartie théorique qu’il n’a pas souhaité faire apparaître dans le cours régulier de l’ouvrage. C’est le cas par exemple à la fin de La misère du monde quand il évoque la capacité procurée par la science « d’utiliser pleinement les marges de manœuvre laissées à la liberté, c’est-à-dire à l’action politique » (Bourdieu, 1993 : 944). Le post-scriptum constitue non seulement ce qui se positionne factuellement « après », mais ce qui doit être écrit après en tant qu’il constitue un isolat indécent par rapport au reste.

Toujours un peu décalés, non intégrables, ces post-scriptum semblent un espace clos que se réserve l’auteur, comme si celui qui avait quitté la philosophie pour la sociologie et dont on critiquait les théories déterministes souhaitait s’aménager pour lui-même autant que pour les autres des espaces de liberté parce qu’il était effrayé par sa propre théorie. Le post-scriptum semble alors constituer une sorte de parenthèse un peu inconvenante, à l’issue de l’œuvre à laquelle il s’est pourtant plié, une résistance à sa propre théorie.

C’est le cas de manière très nette dans le post-scriptum de La Domination masculine (Bourdieu, 1998) dans lequel Bourdieu tente de singulariser le « champ amoureux » en l’exonérant des rapports de force qui président dans tout autre domaine. En effet, La domination masculine vise à dénoncer la violence symbolique qui est à l’œuvre dans les rapports entre femmes et hommes, violence dite symbolique dans le vocabulaire de Bourdieu car les dominées participent souvent et inconsciemment à cette domination. C’est donc à une vision agonistique que correspond la description des relations genrées dépeinte par Bourdieu, où l’inconscience de la domination doit être remplacée par une prise de conscience préalable à la capacité de s’y opposer. Or le post-scriptum de Bourdieu a ceci d’original qu’il dépeint un « champ amoureux », déjà précaire théoriquement, alors que le sociologue veillait à ne pas pousser à tort et à travers l’application de ce concept afin de ne pas en diluer la portée opératoire. C’était probablement aller trop loin dans la singularisation, car le rapport de force n’est jamais totalement absent de la relation amoureuse. Ce post-scriptum semble ressortir en tout cas d’une sorte de pulsion mal maîtrisée de la part de Bourdieu, comme s’il ne souhaitait pas céder à l’objectivation de la relation amoureuse devenue presque trop périlleuse, comme un crève-cœur. Le sociologue donne l’impression de momentanément rendre les armes et d’accepter de suspendre ce qui faisait le cœur de sa démarche scientifique. Si le reste de l’ouvrage insistait sur l’homogamie sociale que constatent les statistiques, qui dérivait de la capacité de tomber amoureux par concordance d’habitus, tout se passe comme si Bourdieu semblait lui-même refuser dans le post-scriptum ces lois sociologiques parfois accablantes. Mais cette pratique du post-scriptum peut également être un encouragement isolé du contexte théorique développé précédemment pour ne pas désespérer ceux qui pourraient l’être et les engager à tout mettre en œuvre pour tenter de faire advenir ce que Bourdieu appelle des « miracles » : « trêve miraculeuse où la domination semble dominée » (Bourdieu, 1998 : 149) ou encore « “l’île enchantée de l’amour”, ce monde autarcique qui est le lieu d’une série continuée de miracles » (Bourdieu, 1998 : 149-150). Le plus détonant est peut-être cette insistance sur la capacité de la relation amoureuse à s’évincer d’une logique de l’intérêt que Bourdieu avait pourtant érigée en loi anthropologique universelle (Pierre Bourdieu, 1994 : 149) au profit d’un don de soi désintéressé envers la personne aimée, qu’il niait ailleurs.

En consacrant le post-scriptum de La Distinction (Bourdieu, 1979) à une critique sociale du goût, Bourdieu s’oppose nommément et frontalement à la philosophie kantienne qui semble s’arrêter au transcendantal, c’est-à-dire à la recherche des conditions de possibilité non-empiriques, ici du goût et de ses critères de jugement, alors même que Bourdieu souhaitait de son côté se consacrer à une analyse précisément « sociotranscendantale » (Bourdieu, 2001 : 129; Bourdieu, 1979 : 571) qui intègre ainsi l’influence sociale dans la formation des jugements de goûts individuels. Il est ainsi pour lui fondamentalement illusoire de prétendre réconcilier les hommes autour d’un critère unique et objectif du beau, alors que les clivages sociaux dans une collectivité d’individus délimitent autant de champs valorisant chacun leurs propres critères esthétiques. Ainsi, alors qu’il s’était soigneusement limité à une analyse statistique et sociologique dans La Distinction, il consacre le post-scriptum à une critique philosophique de la théorie esthétique de Kant. Or dès les premières lignes, Bourdieu justifie l’absence dans le reste de l’ouvrage de toute analyse relevant du domaine de la théorie esthétique : « On se sera peut-être demandé pourquoi, dans un texte consacré au goût et à l’art, il n’est jamais fait appel à la tradition de l’esthétique philosophique ou littéraire. Et on aura sans doute compris qu’il s’agit d’un refus délibéré » (Bourdieu, 1979 : 565). Il est en effet possible de se demander pourquoi Bourdieu ne l’a pas inséré pas dans une introduction théorique ou un premier chapitre de présentation dans lequel il aurait exposé les raisons de son agacement face à la théorie kantienne présente dans Critique du jugement (Kant, 1928) et en quoi cela l’a motivé à rédiger La Distinction. Pourtant, le sociologue fait de cette « amnésie délibérée » (Bourdieu, 1979 : 565) la modalité requise pour une analyse empirique à même de mettre à l’écart les visions pures du goût dont Bourdieu essaye de se détacher. Le post-scriptum agit donc ici comme une sorte de retour du refoulé, nécessaire pour faire apparaître, mais seulement en note finale et une nouvelle fois de manière isolée, ce à quoi le discours développé dans l’ouvrage s’opposait par contraste.

Bourdieu semble pourtant surestimer sa capacité de contrôle réflexif des implications de ce post-scriptum. Le sociologue a certes témoigné d’une grande aisance, parfaitement conscientisée, dans l’art de communiquer ses idées de la façon et dans les lieux qui lui convenaient, par exemple lorsqu’il dit avoir voulu analyser son rapport à l’œuvre de Michel Foucault dans une note de bas de page d’un ouvrage de sociologie rurale consacré aux relations maritales entre paysans (Bourdieu, 2002) pour raréfier les possibilités de lectures par des philosophes qui auraient probablement estimé la lecture de cet ouvrage « dégradante » (Bourdieu, 2004 : 132-133). On peut cependant s’interroger sur la crédibilité partielle de ce genre de contention intellectuelle visant à mettre de côté provisoirement un ensemble de connaissances qui ont pourtant forcément nourri et infusé la recherche dès ses origines. De plus, le besoin de ferrailler avec un adversaire philosophique, fréquent chez Bourdieu, relève peut-être moins d’un souci pédagogique de démonstration exhaustive envers le lecteur, que d’une preuve du rapport de force constant entre philosophie et sociologie qu’aura mené Bourdieu tout au long de sa vie. Le post-scriptum de La Distinction comme celui de La Domination masculine contiennent donc probablement plus que ce que son auteur a voulu y placer et c’est dans ce qui en émerge involontairement que se trouve peut-être sa fonction la plus importante.

Conclusion

Particulièrement remarquable dans un champ scientifique qui ne lui prête traditionnellement que peu, si ce n’est aucun intérêt, le recours au post-scriptum chez Bourdieu est l’objet d’une pratique paradoxale. Original et très riche par les nombreuses fonctions qu’il lui fait jouer dans son œuvre, le post-scriptum est un outil essentiel dans l’organisation de ses écrits. Loin d’être anecdotique aux yeux de tout commentateur et probablement de Bourdieu lui-même, l’absence de ces post-scriptum donnerait un sens un peu différent à son œuvre et leur usage est le plus souvent consciemment envisagé comme un dispositif intéressant suivant le but visé : qu’il s’agisse d’actualiser des données, de s’extraire d’un positivisme brut qu’il a toujours combattu, de formuler des conseils d’ordre normatif ou de prouver au lecteur la prétention plus large à une certaine universalité de ce qui pourrait sinon apparaître comme une enquête sociologique aux résultats non généralisables. Par ailleurs, cet outil puissant semble également parfois lui échapper, sans que cette déprise soit forcément totalement inconsciente, quand il devient un instrument de résistance à sa propre théorie développée par ailleurs. Sans prêter à Bourdieu des facultés de maîtrise totale, il n’est pas totalement exclu que ces dérapages théoriques soient contrôlés et participent d’une stratégie rhétorique visant à ne pas se rendre illisible par les personnes les plus à même d’être choquées par les aspects notamment déterministes et parfois jugés « désespérants » de son œuvre. Ils participent sans doute également de la volonté de Bourdieu liée à son habitus clivé de ne jamais laisser enfermer ses textes dans un seul genre. Ces post-scriptum toujours nommément titrés à la fin de ses écrits apparaissent en tout cas comme un espace isolé que le lecteur doit pénétrer en toute connaissance de leur statut singulier, et que Bourdieu peut concevoir comme une béquille provisoire, pour le lecteur mais aussi pour lui, permettant de s’octroyer un répit face à une théorie corrosive même pour son instigateur.

Signe de la profusion de ses utilisations, les irrégularités consignées dans ces espaces s’inscrivaient peut-être dans une stratégie plus globale destinée à contrer une rhétorique de l’importance qu’il ne souhaitait pas donner à ses textes et lui faisait privilégier la voie du contournement qu’illustre sa pratique originale et éclectique du post-scriptum : « je me suis ingénié à laisser les contributions théoriques les plus importantes dans des incises ou des notes ou à engager mes préoccupations les plus abstraites dans des analyses hyper-empiriques d’objets socialement secondaires, politiquement insignifiants et intellectuellement dédaignés » (Bourdieu, 2004 : 132).


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